✨ Les Arcanes d’Osmund : Tome 1 – Chapitre 15 – Jorhen (accès libre)

Par , Le 7 janvier 2026 (Temps de lecture estimé : 13 min)

Un homme à l’étrange allure descend du bateau qui lui a fait traverser l’océan pour se rendre à l’Université de Manasie Physique d’Acadia. Dans ses bras, un nourrisson dort profondément. Une fois arrivé à destination, il rencontre un accueil loin d’être aussi agréable que ce à quoi il s’attendait.

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« Terre ! Terre ! »

Début d’après-midi de l’année deux cent trente-neuf de la troisième ère. Un bateau de commerce elfique, nommé Le Vytautas, battait les flots et approchait des côtes norgaaléennes. Sa destination : l’île d’Acadia. On l’appelait communément ainsi, car elle se situait à moins d’une journée de mer du port éponyme, mais il s’agissait en réalité de l’Île de la Nueva. Celle-ci appartenait à l’Université de Manasie Physique, une des deux universités du continent, qui y était établie depuis de nombreux siècles. En son sein, elle abritait la fine fleur des manasis. L’autre université se trouvait à Bar-Isas, capitale d’Arcadéa.

Le navire, qui s’apprêtait à accoster, venait de passer deux mois sur les eaux de la mer de Cho-Ren, aussi appelée la mer des tempêtes. De type klipper, c’était le fleuron de la marine marchande assunéenne. Il s’agissait d’un trois-mâts doté de trente-deux voiles. Sa coque aux lignes tendues et élancées mesurait environ quatre-vingt-cinq mètres et était faite de bois clair. Des ornements aux motifs végétaux discrets parcouraient celle-ci. Le Vytautas était de ces navires que l’on reconnaissait avant même d’en lire le nom. La traversée de l’océan de Cho-Ren avait commencé à Assuna, la nation des Elfes Blancs. À son bord, du minerai d’argyre sylvestre, du bois de la Grande Forêt, des plantes rares et une multitude d’autres marchandises. Toute la cargaison était à destination de L’Université de Manasie Physique.

Le ponton du navire s’abattit bruyamment sur le quai pavé de pierre. Plusieurs matelots en descendirent aussitôt, les épaules chargées de sacs, tonneaux et autres contenants. Un homme encapuchonné, qui n’avait rien d’un marin, leur emboîta le pas. Il approchait la trentaine et portait contre lui un bébé enveloppé dans une couverture. Dès sa descente du navire, il attira les regards bien malgré lui. En effet, il était vêtu d’un par-dessus blanc sale, usé par le temps et élimé de toute part. Ce qui étonnait surtout, c’est qu’il portait le par-dessus réglementaire des apprentis manasis lorsqu’ils étaient en déplacement. Le voyageur, avec sa large capuche, sa démarche fatiguée et un enfant dans les bras, avait de quoi attirer l’attention.

Il se dirigea ensuite vers la rue principale qui reliait le port à L’Université. Cette longue voie tortueuse, qu’on nommait la rue d’En Bas, était longée par de nombreux commerces et marchands ambulants. Bien que l’île fût principalement occupée par les manasis, une véritable communauté s’était formée autour. Boulanger, cordonnier, épicier et autres tavernes, tout y était.

L’étrange voyageur arriva devant l’immense porte d’ébène à battants qui marquait l’entrée de l’enceinte universitaire. D’un noir profond et mat, sculptée avec minimalisme, elle était aussi grande que six ou sept hommes. De part et d’autre de celle-ci, deux manasis formés au combat montaient la garde. Malgré l’arrivée de l’étranger, ils demeurèrent immobiles.

– Bonjour messieurs. Puis-je entrer ? demanda l’homme avec un air contrarié.

Les sentinelles, vêtues d’une armure et d’un capuchon blanc à la bordure dorée, indiquant leur appartenance à la garde de l’Université, le scrutèrent de haut en bas.

– Va-t’en, manant, tu n’as rien à faire ici, lui répondit sèchement l’un des deux hommes.

Si le ton du garde était sans appel, le voyageur insista quand même.

– Et ça, c’est quoi ? leur dit-il en désignant son par-dessus. Faites pas chier les gars, je suis de la maison.

– Ben voyons… Tu as très bien pu le voler, ou même le confectionner avec des haillons vu son état… le railla l’autre gardien.

– Appelez-le manasis August, il me recevra, rétorqua l’étranger.

– Tire-toi, on t’a dit. Un pas de plus et tu goûteras à nos arcanes pour la première et dernière fois !

– Bon, puisque vous le prenez comme ça…

Le voyageur fit un pas de pivot pour protéger le nourrisson endormi qu’il portait d’un bras. D’un geste de sa main libre, il invita son adversaire à mettre sa menace à exécution.

– C’est toi qui l’as demandé, répondit le garde en souriant.

Le garde tendit une main parée d’un portegemme. Il s’agissait d’une armature palmaire articulée, maintenant une gemme d’argyre raffinée contre la paume et facilitant parfois la mise en contact avec une pierre semi-précieuse. Le dispositif permettait au manasis de garder la main libre et de pouvoir ainsi diriger librement son arcane. D’un geste vif, le soldat envoya un trait de flammes en direction de l’intrus. Celui-ci, muni d’un dispositif similaire, la renvoya d’un geste de la main aussi simplement que s’il venait de chasser un nuisible. Les sentinelles étaient médusées. Ils le furent davantage encore lorsqu’ils entendirent le trait de flamme percuter la grande porte derrière eux. Ils sortirent aussitôt leurs épées, prêts à en découdre.

Soudainement, les deux battants de porte s’ouvrirent. Bien trop lourd pour être tirés, ils étaient munis de petites roues discrètes qui glissaient sur un rail pour en faciliter le déplacement. Un homme d’une soixantaine d’années et quatre autres gardes apparurent.

– Que se passe-t-il ici ?! entonna le vieil homme d’une voix forte.

Bien qu’il fût dégarni et que les rides sur son visage témoignaient des années passées, il se tenait avec droiture et avançait d’un pas sûr. Il était habillé d’une toge blanche aux bordures finement brodées de dorures. La cordelette de même couleur qu’il avait de ceinte indiquait qu’il s’agissait de quelqu’un de haut rang.

– Archimanasis August ?! firent les gardes en se mettant au garde-à-vous.

– Alors, messieurs… Puis-je avoir une explication ? reprit sèchement le dignitaire.

– Ce manant voulait entrer dans l’enceinte de l’Université, Monsieur.

– Et alors ?! L’insistance d’un homme du peuple ne justifie pas une carbonisation !

Il prononça ces mots avec une colère froide qui figea instantanément les deux fautifs. Même leurs quatre collègues, qui accompagnaient l’Archimanasis, se sentaient mal à l’aise. Le patriarche se tourna vers le voyageur, qui abaissa sa capuche d’une main.

– Mon fils !

– Bonjour, Papa ! fit l’étranger en affichant un large sourire sur son visage mal rasé.

– Messieurs, cet homme est des nôtres, vous auriez dû le reconnaître. Et à l’avenir, apprenez à vous montrer plus respectueux.

– Bien, Monsieur ! répondirent les gardes promptement.

– Mon garçon, vient avec moi, tu as sûrement bien des choses à me raconter après ces trois années d’absence.

Le voyageur suivit son père, en affichant une expression de soulagement. Ces dernières années n’avaient pas été de tout repos et son retour en ces lieux marquait la fin d’un voyage.

– Je vois que ces années t’ont été bénéfiques, Papa. Te voilà Archimanasis !

Le rang d’Archimanasis était la plus haute distinction qu’un manasis pouvait obtenir, qu’il soit attaché à une Université ou à un autre institut de recherche. Pour l’obtenir, il fallait maîtriser les Grandes Disciplines – comme on les appelait – des deux Universités. Bien que ces deux établissements étaient régulièrement en opposition, voir antagonistes, chacune reconnaissait les apports de l’autre et des échanges étaient maintenus pour le bien de la recherche.

– Et oui ! Mais un tel poste a aussi son lot d’inconvénients, tu t’en doutes, dit-il avec un sourire fatigué.

L’enceinte de l’Université offrait un tout autre décor que celui du reste de l’île. Une fois passés les immenses murs, deux grandes flammes blanches brûlaient de chacun des deux côtés de l’entrée. La cour intérieure, pavée de pierres blanches et grises, était garnie de nombreux espaces fleuris et de quelques arbres. Ces végétaux n’étaient pas uniquement là à titre décoratif, mais aussi pour des raisons pratiques. En effet, toutes les espèces végétales présentes dans les herbiers de l’Université avaient une utilité. Rien n’était laissé au hasard, pas même la disposition des bancs dans les allées. Tout le cloître était pensé pour optimiser la circulation de la manasie.

Sans un mot, l’Archimanasis, son fils, ainsi que le nourrisson que celui-ci portait, cheminèrent tranquillement jusqu’au bâtiment principal. Bien qu’il tardât au vieil homme d’en savoir plus sur l’épopée de son fils, il se devait de tenir son rang face à ses collègues et il ne voulait pas faire preuve d’indiscrétion en public. Le vagabond regardait son bébé avec tendresse, en repensant à ce qu’il avait traversé pour en arriver là.

Assez rapidement, ils arrivèrent face à l’immense bâtisse de l’Université. Celle-ci était aussi sublime qu’indescriptible. Avec ses nombreuses reconstructions, extensions et remaniements au fil des siècles, l’édifice donnait l’impression de partir dans tous les sens. On y retrouvait un mélange des architectures arcadéennes et assunéennes de différentes époques. Toutefois, la pierre taillée beige et les toits de tuiles rouges apportaient une certaine unité visuelle. Sa porte d’entrée, en chêne massif et renforcée par de grosses barres de fer, était presque aussi haute que celle de l’enceinte. Elle s’ouvrit en émettant un grincement sourd.

L’immense vestibule offrait, lui aussi, un spectacle unique. En face, un immense escalier, au marbre caractéristique de la province d’Orim, montait et se divisait pour prendre plusieurs directions.

Au-dessus d’eux, le plafond était somptueux. Malgré la voûte de pierre que de nombreux étages surplombaient, une illusion manasique donnait à voir une immense baie vitrée, à la façon d’une serre. Ainsi, la pièce était-elle en permanence baignée dans une lumière solaire illusoire le jour, et dans celle de la lune durant la nuit. Les murs étaient ornés d’une frise en mosaïque de petits carreaux de pierres semi-précieuses. Par endroit, certaines étaient incrustées de gemmes d’argyre émettant de la lumière. Il s’agissait, entre autres, des arcanes censés protéger l’Université des intrusions.

Père et fils, enfin réunis, contournèrent l’immense statue ailée toute de bronze et située au milieu de l’entrée, posée à même le sol, pour rejoindre l’escalier. Certains prêtaient à cette sculpture une pensée propre et la considérait comme une entité à part entière, gardienne de l’Université. Arrivé à la première intersection de l’escalier, August se tourna vers son fils :

– Tu te souviens des lieux ? Alors, va donc prendre un bon bain. Je vais te faire porter des vêtements propres. Nous discuterons ensuite de ce qui t’est arrivé et tu me raconteras comment je suis devenu grand-père, fit August en désignant le nourrisson avec un large sourire.

– Comment as-tu …?

– Je ferais un bien piètre Archimanasis si je ne pouvais pas deviner la plus claire des évidences, répondit-il, le regard pétillant. Une de mes servantes va s’occuper de ton enfant, ne t’inquiète pas.

– Merci Papa.

August, en pinçant son pouce et son index, fit entrer en contact une minuscule gemme d’argyre avec une petite pierre de couleur verte. Aussitôt, le son d’une corne se fit entendre. Dans la minute, une servante habillée d’une longue robe grise vint à leur rencontre.

– Que puis-je pour vous, Monsieur ?

– Confis-lui ton petit et sois sans crainte, adressa August à son fils. Serena, veuillez accorder votre meilleure attention à cet enfant. Nourrissez-le, lavez-le, habillez-le et qu’il se repose. Et préparez la chambre proche de la mienne pour lui et son père, s’il vous plaît.

– Bien monsieur, fit la servante, davantage intimidée par la mission qu’on venait de lui confier que par la présence de son supérieur.

Après un moment d’hésitation, le père de l’enfant remit son petit à Serena avec beaucoup de douceur et un sourire chargé d’émotion.

– Fils, prends ton temps et rejoins-moi dans mes appartements quand tu es prêt.

Tandis que l’Archimanasis continuait son cheminement sur l’escalier principal, le jeune homme emprunta celui de droite. Après de nombreux détours et la traversée de différentes salles et corridors, il arriva à la salle des bains.

Il ne s’agissait pas là d’une ridicule petite salle de bain, mais d’une vaste pièce thermale plus grande encore que le hall d’entrée de l’Université. Les usagers laissaient leurs vêtements dans de petits vestiaires de pierre à l’entrée, puis enfilaient une serviette avant d’aller plus loin. À l’intérieur, une immense demi-sphère bleu clair d’aigue-marine incrustée d’argyre était encastrée dans un plafond lumineux. Ces bains thermaux n’avaient pas pour seul but de laver le corps, mais aussi de nettoyer les flux manasiques des personnes qui en profitaient et de les apaiser. Ils en sortaient donc lavés physiquement, énergétiquement et mentalement. Il se disait même que cet endroit avait le pouvoir de briser l’emprise mentale des arcanes d’un transmanasis, mais c’était sans doute une exagération.

Le plus incroyable, pensait le voyageur, était que l’Université – bien qu’immense – semblait plus grande encore à l’intérieur. On y trouvait plus de salles que dans n’importe quelle autre bâtisse. Tant d’escalier, de corridors et de pièces qu’il était courant pour les nouveaux venus de s’y perdre. Manasie, ou illusions des différents architectes ? Cela entretenait le mystère de ce lieu si emblématique. Il se souvint alors d’un apprenti qu’il fallut rechercher trois jours, avant qu’on ne le retrouve déshydraté.

Après s’être lavé, rasé et coupé les cheveux, l’homme en ressortit revigoré. Il enfila les vêtements que son père avait fait porter à son intention et se rendit en direction de ses appartements.

Une fois arrivé devant la porte en bois laqué, il frappa.

– Entre, mon fils !

Il ouvrit la porte et entra dans une grande pièce qui faisait à la fois office de bureau et de chambre. Les murs de celle-ci étaient couverts de centaines de livres. Quand ce n’était pas des livres, il s’agissait de reliques et de divers minéraux.

– Eh bien, te voilà avec une meilleure mine ! s’exclama August souriant.

– Oui, j’ai l’impression de m’être reposé un mois durant. Ces thermes sont incroyables !

– Elles ont demandé beaucoup d’efforts à nos prédécesseurs qui les ont conçus, et c’est grâce à elles que les manasis vivent plus longtemps que le commun des mortels. Et si tu me présentais mon petit-fils ?

– Bien sûr !

Tous deux sortirent des appartements et entrèrent dans la pièce au bout du couloir. Le nourrisson était propre et dormait à poings fermés dans un petit lit de bois, sous la surveillance de Serena.

– Le pauvre a eu la vie dure, pendant la traversée… murmura le père de l’enfant.

– Et donc… Un semi-elfe… répondit l’Archimanasis sur un air pensif, avant de regarder son fils avec un regard complice. Quel nom lui as-tu donné, Jorhen ?

– Il s’appelle Valen. Valen Hohenheim.

 

La suite, dans « Les Arcanes d’Osmund », épisode 16.

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René DROUIN

Auteur de SF et de fantasy, blogueur et créatif touche-à-tout. Je suis aussi catholique, designer graphique, papa et avec une pensée à contre-courant. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière. Textes humains sans IA ajoutée.

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