Vidocq, le film maudit qui aurait dû devenir culte

Par , Le 17 avril 2026 (Temps de lecture estimé : 14 min)

En l’an de grâce 2001 sortait un véritable ovni du cinéma français, j’ai nommé Vidocq. Salué à sa sortie, jamais rentré dans ses frais, aujourd’hui le film divise. Pionnier pour les uns, nanar pour les autres, que vaut encore ce film, 25 ans plus tard ?

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J’ai récemment chiné le DVD du film Vidocq sur un vide-grenier. C’est ma nouvelle lubie : me refaire une DVDthèque alors que nombre de vieux films deviennent introuvables sur le web. Si je vois un film qui me plaît sur un étal, je ne cherche pas à savoir si le film est actuellement dispo ou pas en ligne. J’achète, car de toute façon, viendra un moment où il sera introuvable. Voilà comment j’ai acquis ce fameux DVD. Ce long-métrage m’avait plu quand il m’avait été donné l’occasion de le regarder voilà une vingtaine d’années et je n’avais jamais eu l’occasion de le revoir depuis. J’en gardais alors un souvenir positif, quoiqu’en demi-teinte. Alors, pourquoi ne pas le revoir ?

À 1,5 € le DVD, c’est-à-dire moins cher qu’un film à louer sur Prime Video, je ne prenais pas un grand risque. Par ailleurs, je me disais qu’avec le recul, l’expérience (team vieux con) et mes compétences de designer et d’auteur, je le reverrais certainement sous un autre angle. Alors servez-vous un bon café, ajoutez-y une pointe de whisky, et on est parti ! Parce qu’il y a beaucoup de choses à dire sur ce film.

Mise en contexte

De prime abord, Vidocq s’inscrit comme un film policier se déroulant en 1830, en même temps que la Révolution de Juillet. On y suit l’enquête fictive de Eugène-François Vidocq – appelé plus communément François dans le film – personnage qui a réellement existé et dont le rôle est ici incarné par Gérard Depardieu. Notre enquêteur a la mission d’investiguer sur la mort de plusieurs notables qui ont pris feu en ayant été frappés par la foudre, pour finalement s’enfoncer sur un terrain bien plus sombre. Cette enquête est alors suivie par le journaliste Étienne Boisset, porté par Guillaume Canet, qui cherche à écrire la biographie de l’ancien policier.

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Vidocq, je suis ton père

Le film est réalisé par Pitof, un homme qui vient du monde des effets spéciaux numériques, dans lequel il évolue depuis 10 ans à ce moment. C’est là son premier film en tant que réalisateur, si on laisse de côté son implication sur Alien, la résurrection, en tant que réalisateur de la deuxième équipe.

Il a travaillé aux effets spéciaux des films Les Visiteurs, Astérix et Obélix contre César, ou encore Jeanne d’Arc. Bref, rien qui ne laisse présager de l’ambition qu’il porte pour sa première réalisation. Une ambition à 23,2 millions d’euros, un budget somme toute modeste en comparaison des films sur lesquels il est intervenu.

Est-ce lié au fait qu’il a décidé d’utiliser une nouvelle technologie pour son film ? Car, en effet, Pitof a fait un choix audacieux : l’utilisation d’une caméra numérique haute définition pour la première fois au cinéma, devançant ainsi Georges Lucas et Star Wars : L’Attaque des clones de quelques mois. Cela lui offrait la possibilité de retravailler plus facilement l’image en post-production. Il ne s’est toutefois pas interdit d’utiliser parfois des caméras traditionnelles en fonction des situations, ou d’avoir recours à des fonds verts autant qu’à des maquettes pour ensuite assembler le tout en post-production. Un savant mélange qui a donné le résultat qu’on va décortiquer ensemble.

Une narration déroutante

Le premier point fort du film, c’est qu’il fait confiance à l’intelligence du spectateur. Si sa narration est parfois déroutante – on y reviendra – l’histoire ne cherche pas à tout expliquer. Par exemple, lors d’une scène on peut voir Vidocq affalé dans son fauteuil alors qu’il est déguisé en femme du peuple, un immense barreau de chaise en bouche, avec une perruque sur son bureau. Aucune explication, aucune information. Mais qui creuse un peu découvrira alors que le véritable Eugène-François Vidocq était doué dans l’art du déguisement et qu’il en utilisait souvent pour ses enquêtes. On comprend rapidement que l’univers du film existe en dehors de l’écran, vit déjà sans nous et continuera après.

Le scénario, quant à lui, a souvent été pointé du doigt pour sa simplicité. Pour ma part, je l’ai trouvé au contraire plutôt bien foutu, mais je lui reproche une narration parfois hésitante ou maladroite, sans que cela ne soit véritablement une gêne. La structure narrative du film pourra en perturber certains, puisqu’on suit les deux têtes d’affiche par alternance : les scènes se déroulant au présent sont portées par Étienne Boisset, tandis que les nombreux flashbacks sont portés par François Vidocq.

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Eeyes contact challenge

Si les transitions entre présent et passé sont réalisées avec créativité, le fait d’ajouter parfois des flashbacks dans les flashbacks ajoute une petite lourdeur inutile. Mais une lourdeur pardonnée, car si d’un côté il eut mieux valu pour l’histoire d’avoir quelques lignes de dialogue  additionnelles en lieu et place d’un re-flashbacks, cela nous aurait, en revanche, privés de superbes tableaux scéniques. L’enchevêtrement ainsi proposé est donc un choix assumé qui n’a pas été fait à la va-vite, mais ne conviendra pas à tout le monde.

En somme, on a là une histoire qui tient la route, mais qui demande volontairement un effort au spectateur. Si vous espériez un blockbuster à la française, vous offrant la possibilité de laisser votre cerveau à l’entrée, passez votre chemin.

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Rien n’est laissé au hasard. Vraiment rien.

Mais des personnages hauts en couleur

Le tandem Depardieu / Canet fonctionne incroyablement bien. Quand on sait que Daniel Auteuil devait initialement incarner le personnage de François, on se réjouit que son emploi du temps l’en ait empêché. Gérard Depardieu incarne ici un personnage non seulement intelligent, mais également fort physiquement. Les scènes de combat, dans lesquelles on a assez peu l’habitude de voir l’acteur, lui donnent une puissance presque tellurique. Quand j’ai vu son affrontement commencer contre l’Alchimiste – l’antagoniste du film – j’ai d’abord craint que la stature de bien portant de notre Gégé national ne soit un handicap et ne le fasse passer pour un balourd. Il n’en fut rien, et la mise en scène utilise habilement sa carrure pour nous montrer un Vidocq réellement puissant. On appréciera d’ailleurs l’utilisation, sans la nommer ni en faire étalage, de la canne de combat.

Le film n’est pas sans rappeler Sherlock Holmes, sorti en 2009. Que ce soit en termes d’ambiance ou de ressemblance entre les deux personnages, il semble évident que Vidocq a servi de modèle, la dimension horrifique et la french touch en plus.

Canet, quant à lui, vient apporter une forme de candeur qui appuie le contraste entre le présent et les flashbacks. Il est l’opposé de Vidocq, son miroir inversé si je puis dire. Le personnage d’Étienne Boisset ressemble à une brindille, semble idéaliste, naïf, sans qu’on se sache qui il est vraiment. A contrario, Depardieu incarne un homme fort, intelligent, franc, qui aime la compagnie des femmes et n’a pas la langue sans sa poche.

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Très haut.

Enfin, parlons du personnage de l’Alchimiste. Énigmatique, fantomatique, même ! Le film parvient très rapidement à l’entourer d’une aura particulière qui nous fait nous questionner à son sujet tout au long du film. Qui est-il ou qu’est-il ? Pourquoi fait-il cela ? La façon dont il est présenté le rend presque immatériel, ce qui en fait une menace omniprésente, telle une ombre qui plane sur l’ensemble du long-métrage alors qu’on ne le voit qu’assez peu.

Les personnages de second plan sont tout aussi travaillés et l’on distingue assez rapidement que chacun a une vraie personnalité. De Nimier à l’inspecteur Tauzet, on sent très vite qu’ils ont une histoire lui leur est propre. Je regrette juste que le personnage de Préah, incarnée par Inés Sastre, soit relégué à la place de figurante aussitôt passée son intervention principale.

Bref, ici, rien n’est manichéen, ce qui vient contraster avec la partie suivante qui, quant à elle, aime jouer sur l’absence de nuance.

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Alors comme ça je sers de pot de fleurs ?

Une expérimentation visuelle et créative

C’est certainement la grosse force du film. En choisissant d’utiliser une caméra numérique haute définition, Pitof fait figure de pionnier. Si la caméra numérique existait déjà, elle était loin de faire figure de norme dans le cinéma à cette époque et la haute définition, encore moins. La caméra en question imposait d’ailleurs une forte contrainte : elle gérait très mal la basse lumière, forçant la réalisation à saturer les couleurs et à adopter ce style visuel riche en lumière. Plutôt que de chercher à gommer ce problème, Pitof en a fait un élément distinctif qui donne aux couleurs du film un aspect presque expressionniste.

Normalement, un film se passant en 1830 aurait nécessité la reconstitution des rues de Paris. L’usage du numérique a permis ici une approche hybride, mêlant prises de vue en environnement réel, prises de vue sur fond vert et utilisation de maquettes. Sur les quelque 2300 plans qui composent le film, plus de 800 ont alors été retouchés et enrichis en post-production à coup de matte painting.

Le tout nous offre alors pour résultat un Paris sale, crasseux, qui fourmille de détails dont on ne saurait s’ils tiennent davantage du numérique ou de la prise de vue réelle. L’univers dans lequel se déroule l’histoire nous donne ainsi le sentiment d’un monde torturé, à l’image de l’âme de l’Alchimiste dont il semble être l’extension.

Mais là où le film va plus loin, c’est en faisant des couleurs un élément de narration à part entière. Ainsi, la colorimétrie change en fonction des scènes et de ce qu’elles ont à nous raconter. Tout le film est saturé, sauf à un moment précis : le dernier combat contre l’alchimiste. Cette scène-là, bien au contraire, arbore des couleurs neutres, presque désaturées, comme si le réel reprenait le dessus. Il en est de même avec les angles de vues, la réalisation allant même parfois jusqu’à s’inspirer des cinématiques propres aux jeux vidéo pour renforcer le ressenti d’une scène. En bref, une réalisation qui met du signifiant partout où elle peut en mettre, qui sait ce qu’elle fait et comment elle le fait.

Les intérieurs ne sont pas en reste, eux non plus, qu’il s’agisse du cabinet de curiosité de Vidocq – tordu et à l’image de l’esprit de son occupant – ou des tunnels labyrinthiques de la verrerie. On sent à nouveau que ce monde fantastique – pour ne pas dire fantasmagorique – existe en dehors de l’écran, ce qui donne envie de l’explorer davantage. Des décors surchargés de détails qui donnent au film une expressivité baroque, voire parfois gothique.

Chaque plan semble pensé comme une peinture ou comme une case de bande-dessinée, et Pitof joue habilement sur les volumes pour nous mettre mal à l’aise. Les ruelles étroites donneront des sueurs froides aux plus claustrophobes d’entre vous, tandis que certaines scènes d’extérieurs savent nous faire nous sentir tout petits.

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Tout petit.

Cela étant, ne le nions pas, certaines scènes n’ont pas forcément bien vieilli. Les quelques passages sur lesquels intervient la foudre, par exemple, sont clairement de ceux qui ont subi les affres du temps. Les effets de ces derniers ont un côté désuet qui frôlerait le cheap de nos jours. Heureusement, leur nombre se compte sur les doigts des deux mains et c’est bien là l’un des rares reproches que j’ai à faire.

En somme, le film nous fait vivre une expérience sensorielle radicale, qu’on a peu l’occasion de voir au cinéma, hier comme aujourd’hui.

Du steampunk avant l’heure

Avec son rétro-futurisme fantastique, Vidocq fait clairement dans le steampunk avant l’heure. Bien que le genre littéraire existait déjà avant, on ne l’avait pas encore vu prendre une telle place au cinéma à ma connaissance. Et ne venez pas me parler de la fanfiction des Mystères de l’Ouest qu’est l’engeance Wild Wild West, ça ne compte pas !

À aucun moment le film ne tombe dans le cliché des roues dentées inutiles greffées sur un haut de forme. Non, ici, tout trouve sa place. Le laboratoire de l’enquêteur sonne vrai, tout autant que ses expériences. En miroir, celui de l’Alchimiste semble aussi mystérieux que débordant, tout en semblant parfaitement organique. Il faudra toutefois un peu de culture générale pour comprendre ce que l’endroit nous donne à voir… Estomacs sensibles, s’abstenir.

Cela étant, le film ne fait pas dans la surenchère d’éléments steampunk. Aucune surcharge du genre, mais un usage équilibré qui suffit à contribuer à cette atmosphère si atypique. Une esthétique que reprendra le film Sherlock Holmes de 2009, en troquant les teintes de rouge et d’orange de l’atmosphère par des dominantes de gris et de bleu plus lumineux.

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Glou glou les petits bidons.

Un laboratoire à ciné ouvert

Une petite fun-fact avant de conclure : ceux qui connaissent mon travail verront forcément un parallèle entre Eugène-François Vidocq et Francois-Hercule de Saint-Ange, le protagoniste de ma nouvelle Le Roi des Rats. Les deux personnages se ressemblent beaucoup. Cela est réellement involontaire, mais j’accuse une réminiscence inconsciente d’avoir mis son grain de sel lors de l’écriture de cette nouvelle.

Pour en revenir à ce long métrage de 2001, vous noterez que je n’ai pas abordé un point essentiel à mes yeux : la musique. C’est là ou le film pèche réellement : la musique est oubliable. Si Apocalyptica a signé la B.O. promotionnelle du film, l’OST de Bruno Coulais fait plutôt figure de musique d’ambiance. D’ordinaire, c’est quelque chose de rédhibitoire pour moi, mais le reste du film rattrape ce point noir au milieu du tableau.

Vous l’aurez compris, malgré ce dernier aspect, revoir Vidocq en 2026 fut un vrai plaisir. Si j’espérais une fin un peu différente, cela n’en demeure pas moins un long métrage qui mérite allègrement de devenir culte. Vidocq avait les ambitions visuelles d’un blockbuster, l’audace d’un film d’auteur, avec un budget relativement faible et que son réalisateur a su exploiter.

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Cocher, suivez cette calèche !

Notez que Vidocq n’est pas le seul à raconter les aventures de cet enquêteur bien de chez nous. En 2018, Vincent Cassel reprenait ce rôle dans L’Empereur de Paris – un film racontant l’histoire d’un Eugène-Francois plus jeune de quelques années. J’ai pris le temps de le regarder dernièrement dans l’objectif de comparer les deux oeuvres. Très honnêtement, cette version de Jean-François Richet, sans être totalement mauvaise, fait bien pâle figure à côté.

Avec ce Sherlock Holmes à la française avant l’heure, nous tenons là un film qui a osé ouvrir la voie à bien d’autres par la suite. Il ne cherche pas le beau au sens classique, mais présente une expressivité qui nous transporte dans une sorte de rêve éveillé, parfois cauchemardesque, aux allures steampunk. De la danseuse asiatique à la fumerie d’opium indienne en passant par le dédale souterrain des souffleurs de verre, le film trouve le moyen de nous faire voyager au travers d’une enquête haletante dans le vieux Paris.

Pour finir, je conclurais avec cette simple phrase : Vidocq n’a pas échoué, il est simplement arrivé trop tôt.

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René DROUIN

Auteur de SF et de fantasy, blogueur et créatif touche-à-tout. Je suis aussi catholique, designer graphique, papa et avec une pensée à contre-courant. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière. Textes humains sans IA ajoutée.

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