Missions Artemis : La conquête spatiale est-elle catho-friendly ?

Par , Le 7 février 2026 (Temps de lecture estimé : 14 min)

À l’heure où la NASA s’apprête à envoyer des êtres humains en orbite lunaire et où Elon Musk veut en envoyer sur Mars, la question de la conquête spatiale n’a jamais été aussi présente. Mais en y regardant de plus près, cette démarche n’a jamais été analysée au regard de la foi. C’est ce à quoi cet article tente de remédier.

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L’année dernière, la Chine a annoncé qu’elle comptait envoyer des cosmonautes à même le sol Lunaire, d’ici 2030. À plus courte échéance, d’ici quelques semaines des astronautes de la NASA seront en train de regarder le paysage lunaire depuis un hublot : c’est la mission Artemis II. Artemis III, quant à elle, poursuivra le même objectif que l’Empire du Milieu l’année suivante.

À l’heure où je relisais cet article avant de le publier, Zélie, ma fille de quatre ans, me disait justement en revenant du jardin : « Si je peux faire un peu de travail, alors je peux aller dans une fusée ». Instant mignonitude du jour. Depuis Youri Gargarine en passant par Neil Armstrong, l’humanité n’a eu de cesse que de lever les yeux vers le ciel avec l’ambition d’y voyager, sinon d’y vivre. Et si pour le moment nous en sommes « seulement » à toucher du doigt l’exploration spatiale, il ne fait aucun doute que l’humanité finira par s’y installer. Une conquête spatiale qui, bien qu’elle sera sans comparaison avec tout ce que l’Homme a réalisé jusqu’ici, ne sera pas sans rappeler l’ère des pionniers américains, quoiqu’à une tout autre échelle. La série For All Mankind l’illustre d’ailleurs avec brio.

Ainsi, le progrès humain étant ce qu’il est, même si certaines choses nous échappent et nous semblent impossibles à l’heure actuelle, il ne fait aucun doute qu’un jour, nous y vivrons. Mais ce progrès, aussi passionnant soit-il, malgré toutes les avancées qu’il a déjà permis et va permettre, est-il compatible avec la foi catholique ? Nous le voyons depuis toujours comme l’expansion naturelle de l’humanité, sans nous poser de questions. Pourtant, en y réfléchissant, je me suis rendu compte que la réponse était loin d’être aussi évidente qu’elle n’y paraît.

Contrat de lecture

Avant d’aller plus loin, il convient d’établir rapidement quelques conventions entre nous. Tout d’abord, je défendrais les deux positions avant d’aller plus loin dans la réflexion. Il conviendra alors d’aborder cette lecture avec recul, afin de comprendre des arguments venant peut-être contredire votre vision du monde de l’univers.

Cela étant dit, il convient également de définir quelques termes, afin de bien les distinguer et comprendre mon propos :

Recherche spatiale : Wikipédia nous explique que la recherche spatiale « regroupe des projets scientifiques qui utilisent des moyens spatiaux […] pour collecter ses données ». Donc pour le moment, on a toujours les pieds sur terre.

Exploration spatiale : d’après l’excellent CNRTL, le terme exploration signifie « parcourir afin de recueillir des informations d’ordre scientifique, économique ou ethnographique». En somme, il s’agit de visiter et comprendre l’espace, avec ou sans humain envoyé dans le vide intersidéral. Toutefois, les missions spatiales habitées étant une réalité, pour cet article nous partirons du principe que ce terme implique d’embarquer des êtres humains. Alors en fusée mon Gégé !

Conquête spatiale : toujours d’après CNTRL, le terme conquête veut dire « Action de conquérir, de gagner quelque chose (sur quelque chose) ». Le terme conquérir, quant à lui, signifie « s’assurer la possession de quelque chose, étendre son emprise sur quelque chose ». En gros, quel caillou est à qui.

Exploitation : action découlant naturellement de la conquête – même si elle n’est pas systématique – la définition d’exploitation nous indique qu’il s’agit de « l’action d’exploiter, de faire valoir en vue d’une production ». Ou pour le dire autrement, le péquin qu’on envoie là haut va devoir se sortir les doigts.

Colonisation : enfin, l’exploitation ne saurait se faire sans une colonnisation. Même si nous n’avons jamais été autant à la pointe de la robotique, il semble pour le moment aller de soi que ladite exploitation se fera au moyen de colons. On parle alors de « rendre dépendant d’une métropole un territoire en le peuplant de colons ». Christophe Colomb n’a qu’à bien se tenir.

 Ces conventions étant établies, entrons à présent dans le vif du sujet !

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Dans la série The Expanse, même la planète naine Cérès a été colonisée.

La conquête spatiale au service de l’humanité

Cela peut sembler tenir davantage de la science-fiction pour certains, mais la conquête spatiale est un véritable moteur pour la recherche. À ce titre, on peut non seulement espérer des avancées technologiques et l’obtention de nouvelles ressources, mais nous en profitons déjà, et ce depuis les premières missions Apollo. De quelle manière ? Et bien c’est très simple, et certains de ces progrès sont assez surprenants :

  • La création du premier ordinateur contenant des circuits imprimés – quoique moins puissant que votre Game Boy Color – pour les missions Apollo.
  • En conséquence, la création des premiers langages de programmation, chose devenue pourtant si courante de nos jours pour les 27 millions de développeurs à travers le monde.
  • Le système de communication GPS.
  • La couverture de survie, initialement crée pour la réflexion des ondes radio.
  • La création de matériaux solides et légers, servant désormais à la fabrication des fauteuils roulants.
  • Le casque sans fil. Là encore, merci Apollo.
  • La photo numérique, désormais intégrée à la majorité de nos téléphones portables.
  • Ou encore, les couches pour bébé ! Initialement imaginées pour que nos chers astronautes puissent faire popo tout confort, sans avoir à retirer leur combinaison.

Et ce n’est là qu’une liste non exhaustive. Que ce soit en médecine, en informatique ou dans le domaine de l’alimentation, la recherche tournée vers l’exploration et la conquête spatiale a permis de nombreuses avancées faisant désormais partie de notre quotidien. On peut donc légitimement espérer que cela ne s’arrêtera pas en si bon chemin et que la quête de l’Homme pour se rendre dans l’espace nous apportera encore bien des progrès. Sans parler de ce qu’on pourrait y trouver ! Une bactérie soignant le cancer ? Des ressources énergétiques ? Des minerais ? Allez savoir ; on peut tout imaginer. Et pourquoi pas du tourisme spatial d’ici moins d’un siècle, avec voyage de noces sur la Lune ? Personnellement, ce ne serait pas ma came, mais je suis certain qu’on y viendra.

Aussi, sachant tout ça, de prime abord on n’envisage pas un instant la remise en cause la recherche spatiale, sinon aux yeux de certains, pour le coût exorbitant qu’elle engendre aux frais du contribuable. Un coût toutefois source d’emplois, pour un enjeu géopolitique d’envergure internationale. Alors ceci mis à part, qu’est-ce qui pourrait donc bien venir noircir le tableau et nous faire remettre en question ce qui est devenu une industrie à part entière ?

Un progrès voulu par Dieu ?

D’autant plus que dans la théologie catholique, l’action de Dieu ne se limite pas à la Terre, mais concerne l’univers tout entier. En effet, le Credo de Nicée-Constantinople proclame que Dieu est le « Créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible ». On peut donc facilement imaginer les progrès et opportunités précédemment cités comme voulu par Dieu. D’éminents saints ont souligné que l’univers tout entier était l’objet du salut de Dieu, comme Saint Paul, dans sa lettre au Romain (8,19-25) :

Car la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu : livrée au pouvoir du néant – non de son propre gré, mais par l’autorité de celui qui l’a livrée –, elle garde l’espérance, car elle aussi sera libérée de l’esclavage de la corruption, pour avoir part à la liberté et à la gloire des enfants de Dieu. Nous le savons en effet : la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. Elle n’est pas la seule : nous aussi, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption, la délivrance pour notre corps. Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance. Or, voir ce qu’on espère n’est plus espérer : ce que l’on voit, comment l’espérer encore ? Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c’est l’attendre avec persévérance.

Quand à Saint François d’Assise, dans le Cantique des Créatures, il invite toute la création — soleil, lune, étoiles, vent, eau, feu, terre — à louer le Seigneur, comme si tout l’univers participait déjà au plan de Salut de Dieu :

« Loué sois‑Tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures […] Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur Lune et les étoiles »

Si l’univers tout entier fait partie du plan de Salut de Dieu, pourquoi cet univers nous serait-il inaccessible ? De plus, Dieu étant le Créateur de l’univers tout entier, pourquoi aurait-Il créé autant d’espace si c’était pour ensuite nous cantonner à notre seule planète, nous, ses créatures et ses enfants ?

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Les débuts de la colonisation martienne dans la série For All Mankind.

La conquête spatiale au regard de la Bible

Cela étant, ce serait aller un peu vite en besogne que de s’arrêter à ces réflexions préliminaires. Regardons alors ce que nous dit plus précisément le Livre de la Genèse, qui est le premier livre de la Bible :

Dieu les bénit et Dieu leur dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! » (1,28)

Dans ce passage du premier récit de la Création, Dieu ne nous donne pas autre chose que la Terre. Quand on prend le texte original en hébreu, c’est le mot אֶרֶץ (’erets) qui est employé pour désigner la terre. Ce terme désigne spécifiquement la terre comme le sol, un territoire ou parfois, l’humanité habitant la terre. Bref, on n’est pas dans la métaphore, mais tout ce qu’il y a de plus concret. Le terme désigne donc ici la surface terrestre habitée par l’Homme, pas la Création cosmique toute entière.

Par ailleurs, la domination dont il est ici question n’a rien à voir avec le terme couramment admis aujourd’hui. Du temps des Hébreux, dominer c’était, certes, être maître de quelque chose ou de quelqu’un, mais aussi d’en être le gardien et le défenseur. Dominer ne signifiait donc pas faire ce que l’on veut. C’est de l’écologie avant l’heure, car ici Dieu ordonne à l’Homme de prendre soin du monde qu’Il lui confit.

Le SEIGNEUR Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour cultiver le sol et le garder. (2,15)

Dans ce verset du second récit de la création, l’Homme est installé dans son mandat donné précédemment. Il est installé dans le Jardin d’Eden, sur la Terre, pour la garder (cf. Gn 1,28) et cultiver son sol. Bref, ici il n’est nullement question d’aller cultiver des patates sur Mars comme l’a fait Matt Damon, mais bien de parvenir à s’occuper de ce qui nous est confié.

Le SEIGNEUR Dieu modela du sol toute bête des champs et tout oiseau du ciel qu’il amena à l’homme pour voir comment il les désignerait. Tout ce que désigna l’homme avait pour nom « être vivant » ; l’homme désigna par leur nom tout bétail, tout oiseau du ciel et toute bête des champs, mais pour lui-même, l’homme ne trouva pas l’aide qui lui soit accordée. (2,19-20)

Enfin, cet autre passage est également très évocateur. Il faut savoir que dans la culture hébraïque, le fait de nommer établi un lien de subordination. En permettant à Adam de donner un nom aux créatures terrestres, Il en fait le maître et poursuit son installation dans son mandat.

Conséquences spirituelles de la conquête spatiale

Ainsi le périmètre de la domination humaine sur la Création est-il restreint. Dieu n’a donné mandat à l’Homme que pour s’installer sur Terre et exploiter celle-ci. Si aucun interdit n’a été explicitement posé, ce qui est formulé de manière positive est toutefois suffisamment clair pour que cela ne laisse que peu de place au doute. Selon cette logique, tout dépassement de ce mandat pourrait donc être perçu de deux façons.

Comme nous le rappelle Saint Paul dans 1 Corinthiens 10,23 : « Tout est permis, mais tout ne convient pas. Tout est permis, mais tout n’édifie pas ». Ainsi, dans le meilleur des cas, une telle démarche pourrait alors être une épreuve pour nous et notre liberté. Je pense alors au passage de la Tour de Babel, toujours dans le Livre de la Genèse :

« Allons ! dirent-ils, bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel. Faisons-nous un nom afin de ne pas être dispersés sur toute la surface de la terre. » Le SEIGNEUR descendit pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils d’Adam. « Eh, dit le SEIGNEUR, ils ne sont tous qu’un peuple et qu’une langue et c’est là leur première œuvre ! Maintenant, rien de ce qu’ils projetteront de faire ne leur sera inaccessible ! Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres ! » De là, le SEIGNEUR les dispersa sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi lui donna-t-on le nom de Babel car c’est là que le SEIGNEUR brouilla la langue de toute la terre, et c’est de là que le SEIGNEUR dispersa les hommes sur toute la surface de la terre. (Gn 11,4-9)

Sa construction ne relevait d’aucun interdit, mais le péché d’orgueil qui l’a animé – celui d’atteindre le Ciel – a provoqué l’intervention de Dieu pour empêcher le projet d’arriver à son terme. Difficile de ne pas y avoir un parallèle avec notre course vers le ciel. Ici, c’est la colonisation qui pourrait nourrir un sentiment de toute-puissance chez l’être humain, mettant alors l’humanité en péril spirituellement. Ou comme le dit l’adage, l’enfer est pavé de bonnes intentions.

Mais nous pouvons aussi y voir une désobéissance plus grave envers Dieu. Ainsi, cela pourrait aussi relever du péché, même si l’interdit n’a pas été posé clairement. En effet, quand Dieu énonce dans le Livre de l’Exode (20,12) le commandement « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que te donne le SEIGNEUR, ton Dieu », cela signifie sans détour que faire le contraire relève du péché. Alors si Dieu nous cantonne à la Terre, sans doute y a-t-il aussi ici un commandement à y voir.

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La Tour de Babel, vue d’en haut.

Conquête n’est pas exploration

Dans tous les cas, nous sommes donc appelés à respecter les limites imposées par Dieu : la conquête spatiale ne semble malheureusement pas une option, pas plus que l’exploitation des ressources qui s’y trouvent. La vocation de l’Homme se trouve sur la planète bleue ! Cela étant, rien dans la Parole de Dieu n’interdit à l’Homme de se tourner vers les étoiles. À aucun moment la Bible ne laisse entendre que notre curiosité et notre développement ne devraient être nourris que par la compréhension des seules choses terrestres.

Ainsi l’exploration spatiale semble-t-elle permise, autant que la possibilité de s’y castagner un jour à coup de batailles spatiales, tant que nous n’y abîmons rien puisque nous n’avons aucun mandat donné sur l’espace. Dieu nous a offert la Terre, mais pas ce qui se trouve autour.

Certains pourraient très logiquement se demander : « pourquoi un tel gâchis d’espace ? », pour paraphraser l’excellent Contact de Carl Sagan. Peut-être alors pour nous montrer Sa grandeur ou Sa puissance ? L’univers devient alors une part intégrante du mystère de Dieu. C’est une réalité à contempler et accessoirement, peut-être, à explorer. Ainsi, en nous tournant vers cette immensité avec humilité, c’est Dieu que nous rencontrons, et Lui qui agit pour permettre à l’humanité de se développer nulle part ailleurs que sur cette bonne vieille Terre.

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René DROUIN

Auteur de SF et de fantasy, blogueur et créatif touche-à-tout. Je suis aussi catholique, designer graphique, papa et avec une pensée à contre-courant. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière. Textes humains sans IA ajoutée.

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