Machine à écrire, nostalgie et éloge du temps long

Par , Le 21 mai 2026 (Temps de lecture estimé : 6 min)

Voilà peu, je me suis vu offrir une machine à écrire par mon correcteur. Pas pour décorer, mais une authentique Underwood 319 en parfait état de marche. L’occasion alors de vous parler de la culture du temps long.

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Florent Dias, auteur et correcteur de son état et qui traite les chapitres de votre serviteur, était persuadé que je serais séduit par cette approche, et je suis conquis. C’est un sentiment étrange que d’écrire à la machine ; car, oui, cet article a d’abord été rédigé au rythme des caractères de métal frappant le ruban contre le papier. Le bruit des touches, associé à l’odeur de l’encre, du plomb et de l’antimoine, avec ce petit parfum de quelque chose d’ancien. Et pourtant, c’est quelque chose de nouveau pour moi. À ce stade, vous commencez à comprendre qu’il aurait suffi qu’elle soit aussi empruntée pour que je déclare ma flamme. Mais qu’est-ce qui peut bien animer en moi une telle affection pour ce noble appareil ? La réponse se trouve au mur de votre cuisine ou de votre salle à manger : c’est le temps. Et plus particulièrement, le temps long.

Car on n’écrit pas de la même façon avec une machine à écrire qu’on ne le fait sur un clavier d’ordinateur. Ici, pas de retour en arrière possible, les phrases doivent être pensées et sauraient difficilement être le fruit d’une frénésie compulsive facilitée par un pecking numérique. Pecking, c’est à dire le fait de presser avec force les touches blanches de la machine. Ainsi, le regard détourné de la lumière bleue, les yeux rivés sur le papier, nous sommes tenus à une chose à laquelle l’ordinateur nous soustrait trop facilement : prendre notre temps. L’usage d’une machine nous force à ralentir, à tel point que notre syntaxe elle-même s’en trouve modifiée, ce qui m’amène au point suivant.

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Elle est belle, hein ?

Une nostalgie qui appelle au temps long

Depuis quelque temps, j’observe un certain phénomène sur les réseaux sociaux : il s’agit de l’émergence de contenus relatifs aux années 90-2000. Une période chère aux gens de ma génération, puisque ce sont durant ces années-là que nous nous sommes construits. Mais est-ce la seule raison à cette recherche d’une époque révolue ? Tandis que nous étions adolescents, cette période nous a vus grandir, construire nos premières convictions, définir nos goûts musicaux, et nous a offert nos références cinématographiques et vidéoludiques.

Sur le web, nous pouvons désormais voir de plus en plus de gens se mettre en recherche de ce qui leur évoque cette période. Pas seulement par nostalgie, mais aussi par désir de revivre ces moments qui leur ont échappé. Je me souviens d’un compte Instagram qui véhiculait de courtes vidéos s’inscrivant dans cette démarche : le dernier couché de soleil de 1999, un McDonald de 2004, une playlist musicale de l’an 2000, j’en passe et des meilleurs, le tout accompagné d’une petite musique nostalgique à chaque fois. On regarde cette capsule temporelle qui ne dure pas plus d’une minute, et celle-ci agit tel un antidépresseur en nous ramenant dans le passé.

La nostalgie comme symptôme

Et s’il s’agissait d’un remède à tout autre chose ? Je parle bien sûr du climat anxiogène actuel qui n’a rien à voir avec celui d’il y a 25 ans. Pas seulement parce que nous étions trop jeunes pour nous en rendre compte, mais parce que la vie était réellement plus simple. Pas de Covid, pas de technologie invasive, un numérique où tout était à découvrir et à réaliser, et la possibilité de réellement trouver un emploi simplement en traversant la rue. Le chômage était alors perçu comme une honte sociale, car il relevait de la mauvaise volonté aux yeux des gens.

Pourtant, tout n’était pas mieux avant. On pourrait se dire « Si seulement je pouvais revenir 25 ans plus tôt »… mais surtout pas ! Car nos cerveaux oublient aussi que nombre de lois liberticides sont arrivées à la même époque, en même temps qu’un certain événement qui a alors marqué un point de rupture : le 11 septembre 2001.

Toujours est-il que cette nostalgie est symptomatique de l’époque d’aujourd’hui, de cette époque du tout contrôle, du tout numérique, de Tiktok et des autres immondices qui s’abreuvent du cerveau des gens. D’une époque où le centre est parvenu à devenir une forme d’extrême politique, tandis que les octodosés qui brillent dans le noir tentent de nous donner des leçons d’antiterrorisme. Et bien cet immense tas de merde, l’espace d’un instant, que ce soit au son du pecking ou le temps d’une vidéo tout droit venue du passé, il disparaît.

C’est pour la même raison que j’ai relooké mon Windows 11 avec un skin et les fonds d’écran de Windows XP, ou encore que pendant que je rédige ce billet, j’écoute de la musique avec Winamp doté d’un vieux thème Fallout 2. Parce que tout ça contribue à une seule et unique chose : me faire sentir à un autre moment que maintenant, un moment où tout allait moins vite et que j’ai connu.

Retrouver le temps long

Dans mon cas, ce que j’évoque ici est quelque chose dont je suis pleinement conscient, car je suis quelqu’un qui sait faire preuve de détachement. Mais si on ne fait pas attention, ce refuge temporel peut vite se transformer en piège. Cela étant, je trouve que le fait que ce type de contenus existe, ou que des gens se prennent pour Marty McFly d’une façon ou d’une autre, a quelque chose de triste, de dramatique, autant que d’encourageant.

En premier lieu, parce que ça dit quelque chose de bien peu reluisant du monde d’aujourd’hui. Mais cela nous raconte aussi autre chose : que loin d’avoir baissé les bras, nombre de personnes ne veulent tout simplement plus du monde de maintenant. C’est finalement positif, parce que viendra pour chacun le moment – peut-être est-ce mon côté naïf qui parle – de revenir concrètement à des choses d’autrefois qui ont en réalité pleinement leur place aujourd’hui. Non pas pour reproduire le passé, mais juste pour faire un pas de côté, une petite marche arrière pour prendre son temps, être bien et retrouver une certaine intériorité.

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René DROUIN

Auteur de fantasy industrielle et de SF, blogueur et créatif touche-à-tout. Je suis aussi catholique, designer graphique, papa et avec une pensée à contre-courant. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière. Textes humains sans IA ajoutée.

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