Nous avons cru que le streaming rendrait la culture du 7ème art plus accessible, or celle-ci n’a jamais été aussi en danger. Remplacée peu à peu par du contenu de grande consommation, elle pourrait bien trouver son salut dans le retour en grâce du DVD.
À l’heure où j’écris ces lignes sur ma machine à écrire, je viens de commettre un geste qui mettrait à mal n’importe quel collectionneur : déballer un DVD neuf, pourtant vieux de 25 ans, de son cellophane. En l’occurrence, Matrix, alors dégoté sur un vide-grenier pour la modique somme de deux euros. Je l’ai déjà évoqué dans mon article sur Vidocq, c’est devenu une nouvelle obsession : je me suis mis en tête de me reconstituer une DVDthèque.
Comme beaucoup, il y a quelques années, j’ai commencé à me départir de plusieurs DVD. Le streaming s’était installé et développé, offrant accès à n’importe quelle œuvre plus ou moins bonne dès qu’on en avait envie. Mais peu à peu, qu’elle soit légale ou non, l’offre a fini par se réduire. Avec le temps, même des films qui n’avaient rien d’un nanar M6 du dimanche après-midi se sont mis à disparaître. Dernièrement, c’est le film Wonderful Days de 2003 que je ne parvenais plus à voir. Celui-ci avait pourtant eu son petit succès et semblait avoir particulièrement bien vieilli. Ni une, ni deux, j’ai rapidement pu me le procurer sur Leboncoin pour un prix si bas que c’en était indécent. Et à l’heure des films fades, wokes ou tout simplement mauvais, tandis qu’aujourd’hui le marketing a poussé les studios à abandonner presque toute prise de risque, le cinéma d’autrefois est tout ce qui nous reste. Je pourrais m’en tenir à ces quelques lignes sans avoir besoin de développer le sujet, démonstration ayant été faite. Et pourtant, la nécessité de se reconstituer une DVDthèque mérite qu’on prenne le temps de se pencher davantage sur son cas.
Une préservation du patrimoine d’hier et d’aujourd’hui
Pour revenir sur ce que j’ai déjà évoqué, se refaire une DVDthèque est un acte de sauvegarde du patrimoine cinématographique. Non pas qu’Hollywood n’ait pas une copie de tout ce qui a pu sortir de ses plateaux, mais parce que de plus en plus de films et de séries sont progressivement retirés des catalogues pour finalement devenir introuvables ou presque. Comment alors transmettre ce qui représente un pan entier de la production humaine, tandis que la majorité de ce qui restera à montrer d’ici quelques années se limitera principalement aux purges oubliables des Netflix et autres Amazon Prime ? Notre époque n’est évidemment pas exempte de chefs-d’œuvre, mais admettons-le, ils se font rares. Le passé regorge aussi de ses nanars, soyons honnêtes, mais ceux-là ont aussi participé à construire l’imaginaire de notre génération et de celles qui nous ont précédées. Je doute très honnêtement que dans l’océan d’immondices contemporaines, les jeunes générations puissent y trouver la même chose.
Cela étant, des pépites émergent encore pour le moment et méritent elles aussi d’être préservées. Mais essayez donc de trouver le support physique d’une production récente : de plus en plus, il n’en existe tout simplement pas. Alors, dans le brouhaha des catalogues numériques en perpétuel renouvellement, il ne fait aucun doute que lesdites pépites sombreront dans l’oubli d’un serveur d’ici quelques années. Ainsi, se constituer des supports physiques pour des œuvres qui n’en ont pas est-il également à envisager. Vous trouverez d’ailleurs sur le web des gens qui s’emploient même à créer des jaquettes de boîtier DVD à destination de ceux qui se mettraient en tête d’entrer dans cette démarche.
Le plaisir d’un choix limité
Cela pourra sans doute sembler futile aux plus connectés d’entre vous, mais se retrouver devant une rangée de DVD m’a permis de renouer avec une sensation oubliée : celle d’avoir un choix limité. Oui, vous avez bien compris. Avoir un choix limité est devenu pour moi un vrai plaisir. Il est terminé le temps au cours duquel je devais faire défiler hasardeusement un catalogue de milliers de films dans l’espoir de trouver quelque chose. En lieu et place, une collection de DVD que j’ai personnellement choisis au fil du temps et des vide-greniers. Et cela change tout. Car combien de fois avez-vous scrollé sur HBO ou Crunchyroll (ou Anime Sama) pour finalement vous rabattre sur YouTube ou un DivX foireux, pour ceux qui en posséderaient encore ? Inutile de vous cacher, je vous vois depuis le clavier de mon Underwood chérie.
Et si un jour ce choix limité ne parvient pas à satisfaire mon humeur du moment, alors je prends un livre, j’écoute de la musique ou j’apprécie tout simplement le silence. Avoir un choix limité après des années de streaming m’a fait apprécier la frustration. Mais plus encore, pouvoir me décider rapidement et en regardant autre chose que mon écran pour faire ce choix participe pleinement à l’expérience de visionnage.
Une dimension sensorielle
Ce qui m’amène à cet autre aspect qu’apporte une DVDthèque : celui des sens. Interagir avec les boîtiers, entendre le bruit significatif de l’ouverture de celui qu’on aura retenu, appuyer sur la pastille de sécurité au centre du DVD afin de le libérer de son écrin de plastique, ouvrir ensuite son lecteur, y insérer ce précieux disque au reflet argenté, pour alors entendre la douce mélodie de sa danse au-dessus de la lentille, tel un derviche qui exercerait son art au-dessus d’une baie vitrée. Voilà les sensations qu’apporte un DVD et avec lesquelles aucun putain de catalogue sur fond noir ne saurait rivaliser.
Voilà les sensations qu’apporte un DVD et avec lesquelles aucun putain de catalogue sur fond noir ne saurait rivaliser.
Et cela sans parler de la dimension visuelle de la jaquette, qui trahira positivement ou négativement son époque, nous faisant replonger aussitôt dans l’année qui aura vu survenir sa mise en rayon à la Fnac ou dans un feu Virgin Megastore (big up aux anciens de chez eux, si vous me lisez). Certains DVD redoublaient d’inventivité pour être plus visibles que leurs petits copains : effets irisés, sur-boîte en carton, figurine collector, j’en passe et des meilleurs. Mais ce marketing d’autrefois qu’on trouvait pourtant épuisant est devenu une douce caresse à côté du cercle infernal des listes sans fin, aussi froides qu’une directrice d’école publique encore vierge à l’approche de la retraite (celle-là, elle était gratuite).
Des bonus et des making-of
Là encore, c’est quelque chose qui s’est perdu au fil des années : les coulisses, la recette, le « comment c’est fait », les interviews et tous les secrets de tournage permettant de prolonger le visionnage, de se cultiver et de comprendre de quoi il retournait.
Aujourd’hui, cette dimension s’est réduite comme peau de chagrin pour se voir reléguer au rang de contenus oubliables de seconde zone, afin de satisfaire Betty ou Magalax qui scrollent sur les réseaux sociaux à longueur de journée. Alors bien sûr, je sais : le DVD et le Blu-ray n’ont pas disparu et ce genre de contenus additionnels existent toujours. Mais ils se font plus rares et occupent souvent une place bien moins valorisante qu’auparavant. En fin de compte, bonus et making-of participent à transmettre, là aussi, quelque chose de l’ordre de la culture générale et qui sait – peut-être – peuvent faire naître une vocation chez un enfant ou un ado.
Pourquoi le DVD et non le Blu-ray ?
C’est sans aucun doute la question que certains se poseront. La réponse coule pourtant de source. Tout d’abord, parce que le DVD est plus accessible financièrement. Technologie vieille de 30 ans, il est encore aisé de trouver un lecteur DVD à un prix raisonnable, de même qu’un graveur. Et si les ordinateurs sont de moins en moins équipés du traditionnel lecteur-graveur, on peut s’en procurer encore facilement. Moi-même ai-je investi dans un lecteur-graveur externe pour mon PC portable. Et si je dis « investi », ce n’est pas pour rien. Car se refaire une DVDthèque est un investissement dans une culture appelée à devenir patrimoine. Libre à ceux qui le désirent de privilégier la 4K, mais il s’agit d’abord d’une question de sauvegarde grâce au travail du plus grand nombre de petites mains qui se mettent à la tâche dans l’ombre.
Lutter contre l’oubli
Ma démarche pourra sembler celle d’un alarmiste ou d’un pessimiste. Pourtant, les faits sont là : le streaming se mue peu à peu en catalogue renouvelable de divertissements le plus souvent sans saveur, tandis que des œuvres disparaissent peu à peu de la toile, quelle que soit la façon dont vous profitez du streaming (vous m’aurez compris). Or, une civilisation qui remplace l’art par des consommables est vouée à perdre une partie de son identité et de sa mémoire.
J’ajouterais même qu’en être conscient et ne rien faire revient à renier une partie de son héritage culturel. Or, que voulons-nous laisser à nos enfants ? Un abonnement Amazon, ou bien des œuvres qui marquent et participent à la construction d’un individu ? Aujourd’hui nous avons encore le luxe de nous poser cette question. Je ne suis pas certain que ce soit toujours le cas d’ici dix ou vingt ans. Mais le jour où ce ne sera plus le cas, c’est qu’il sera peut-être trop tard.
