Tron : Ares, le film dont nous n’avons pas su reconnaître l’âme

Par , Le 28 décembre 2025 (Temps de lecture estimé : 21 min)

On a reproché à Tron : Ares de manquer d’âme. Et si, au contraire, le film démontrait surtout que nous avons perdu l’habitude de reconnaître un bon film sans qu’il n’ait besoin de le crier ?

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Alors qu’il avait été largement critiqué lui aussi, je suis un grand fan de Tron : Legacy, sorti en 2010. Second film de la saga, on y suit l’épopée de Sam Flynn, fils du héros du premier film, au travers d’une nouvelle grille. Je l’ai d’ailleurs revu récemment et, une fois de plus, je n’ai pas été déçu. Soulignons d’ailleurs le fait qu’il a extrêmement bien vieilli et n’a pas à rougir face aux productions de 2025.

Cela étant, en vieillissant je me suis mis à faire partie de ceux qui apprécient avoir un film en bruit de fond pendant qu’ils travaillent. Ça paraîtra étrange à certains, mais ça m’aide à me concentrer. Un œil sur le film, l’autre sur le code, quoique je ne l’écoute que d’une oreille plus que je n’y suis réellement attentif.

Et parfois, quoique cela se fasse rare, je tombe sur un film qui fait que finalement… je ne bosse pas tant que ça. Tron : Ares fait partie de ceux-là. Et mon premier visionnage en pointillé m’avait assez marqué pour que je juge utile de le regarder une seconde fois, crayon en main, paré à prendre des notes.

En effet, le film cache une seconde lecture qu’il ne cherche pas à expliquer, mais à montrer. J’ai donc eu envie de vous proposer une analyse comme je les aime, afin de vous proposer une autre compréhension du film. Article garanti avec spoilers et nœuds au cerveau, tenez-le-vous pour dit.

Enfonçage de portes ouvertes

Commençons par résumer le film et désamorcer une bonne fois pour toutes les reproches qu’on peut lui faire.

AlloCiné le résume ainsi :

« L’étonnante aventure d’un Programme hautement sophistiqué du nom d’Ares, envoyé du monde numérique au monde réel (par impression 3D, NDLR) pour une mission dangereuse qui marquera la première rencontre de l’humanité avec des êtres dotés d’une intelligence artificielle… »

Ares est donc le nom de l’intelligence artificielle faisant irruption dans notre monde depuis une nouvelle grille, différente de celles explorées dans les films précédents.

Le film a quelques faiblesses : certains des personnages principaux auraient gagné à être davantage développés, la 3D est parfois grossière et l’antagoniste – Julian Dillinger, fils d’un antagoniste du premier film – est caricatural. Cela étant, ce sont bien là les seuls reproches que j’ai à faire au film.

Si certains le présentent comme un soft reboot de Tron, c’est pourtant bel et bien dans la continuité de Tron : Legacy que ce troisième opus s’inscrit. Non seulement parce qu’il y fait ouvertement référence à plusieurs reprises, mais aussi par son sous-texte.

Contrat de lecture

Comme on va plonger dans les profondeurs de la grille, il convient d’établir un code entre nous avant de poursuivre. Celui-ci n’a rien d’officiel, c’est simplement un moyen de rendre la lecture plus fluide.

Pour commencer, on désignera les films de la façon suivante :

  • Tron : T1
  • Tron : Legacy : T2
  • Tron : Ares : T3

S’agissant d’un article destiné à un public un tant soit peu averti, on désignera également les différentes grilles comme il suit :

  • Grid 1.1 : la grille de T1, d’Encom, créée par Dillinger père. Elle est contrôlée par le Maître Contrôle Principal (MCP) qui est secondé par Sark.
  • Grid 2.1 : la grille de T2, d’Encom, créée par Flynn père. Elle est contrôlée par CLU qui est secondé par Rinzler (qui n’est autre que Tron reprogrammé par CLU).
  • Grid 3.1 : la 1ère grille de T3, de Dillinger Systems, crée par Dillinger fils. Elle contrôlée par Ares, MCP deuxième du nom, et celui-ci est secondé par Athena.
  • Grid 2.2 : La 2ème grille de T3, d’Encom, créée par Flynn fils. Cette grille se distingue de la 2.1 par la présence d’un authentique ciel.
  • Grid 1.2 : La 3ème grille de T3, a priori créée par Flynn père. Sans certitude, il semblerait qu’il s’agisse d’une variante ou d’une sauvegarde de la grid 1.1.

Enfin, je pars du principe que vous avez vu les trois films, afin de ne pas avoir à tout réexpliquer.

Cette convention étant établie, entrons dans le vif du sujet.

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« Désolé Mesdames, jamais le premier soir »

Du créateur à la créature

Comme nous allons le voir, T2 et T3 sont de parfaits opposés, mais ils se succèdent pourtant avec logique et sont agencés avec une grande finesse.

Revenons quelque peu sur le précédent opus pour commencer, T2. Ce film posait la question du rapport entre la créature et son créateur. Au travers du dilemme que rencontrait CLU vis-à-vis de Flynn père, mais aussi au travers de l’apparition des ISO. Ces derniers seraient apparus d’eux-mêmes, mais aussi grâce à Flynn qui, sans le savoir, avait réuni les conditions nécessaires à l’apparition d’une vie numérique.

CLU, créature numérique née de Flynn père, cherchait un ordre absolu pour créer un système parfait. Il dut faire face à l’exact contraire de sa raison d’être : une variable imprévisible, l’apparition des ISO. Des êtres imparfaits, car ne correspondant pas au plan pour lequel il avait été programmé. Les ISO devenaient alors une manifestation (divine ou chaotique) qui perturbait ses plans et interrogeait son identité même.

Alors CLU, le meilleur programme de Flynn père, se rebella contre son créateur. Non content de nous proposer une ontologie de la naissance (par l’opposition de CLU avec les ISO), T2 fait dans la métaphore biblique. Mais Flynn n’est pas Dieu et reconnaîtra lui-même s’être trompé à la fin du film. Par ailleurs, Flynn père est désigné non pas avec le terme « créateur », mais avec celui de « concepteur », comme le sera appelé également Flynn fils malgré lui.

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Un Dillinger, ça ne vaut pas un CLU.

Le choix des mots est important, car il place le personnage dans une hiérarchie de valeur. Et à ce titre, il est intéressant de noter dans T3 qu’Eve Kim, une fois téléportée dans la grid 3.1, est qualifiée non pas de « concepteur », mais « d’utilisateur ». Ici, Dillinger fils réserve à lui seul le titre emblématique, se prenant pour un démiurge, comme l’appuie son avatar.

Car T3 vient nous présenter un autre rapport entre la créature et son créateur : celle d’une créature sans créateur sacralisé, à la manière de l’excellent Frankenstein. Dillinger fils est rapidement perçu comme un despote et est si caricatural que la seule chose de crédible chez lui, c’est sa dangerosité. C’est une métaphore de l’orgueil de l’Homme.

T3 prend donc le contrepied de son prédécesseur. Car si Flynn père voyait dans son travail quelque chose touchant au spirituel ou au romantisme technophile, Dillinger fils, quant à lui, ne voit dans sa grid 3.1 qu’un simple moyen. Celui d’alimenter sa pompe à dollars en vendant sa créature – Ares – qu’il a projeté dans le réel. Une créature dont il ne parvient pas à maintenir l’existence dans notre réalité, et qui elle-même aimerait ne plus être un simple ensemble de bits, mais souhaite profiter d’une forme de finitude que sa condition actuelle lui interdit.

Ainsi le mystère n’est plus : comment la vie apparaît ? Mais : comment une conscience accepte de ne pas durer et pourquoi ?

Dans T2, le réel s’invite dans le virtuel, avec le projet de pouvoir faire le chemin inverse. La grid 2.1 a été créé par un homme qui était un démiurge sans le vouloir. Sa créature se rebelle, car elle recherche l’ordre.

Dans T3, c’est l’inverse : le virtuel s’invite dans le réel, avec le projet de pouvoir y rester. La grid 3.1 a été créé par un homme se prenant pour un démiurge, mais qui ne contrôle rien et dont la fin sera teintée d’une douce ironie. Ici, sa créature se rebelle, car elle accepte l’incertitude.

Et cette incertitude est montrée comme une source d’espérance, ce qui en fait la bonne surprise de ce film comme nous allons le voir dans la partie suivante.

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La créature (à droite) faisant face à son créateur, dans T2.

Ares, figure du droit naturel

Lors de sa première matérialisation dans notre monde, Ares est confronté à quelque chose de très spécifique que l’on reverra plus loin : la pluie. Au moment même où Dillinger dit d’Ares à ses financeurs que sa créature est parfaitement prévisible, on peut voir pointer chez Ares une émotion. La pluie l’interpelle, et il le dira lui-même plus loin : il l’a senti ! Cette émotion se confirmera avec l’émerveillement dont il fera preuve en observant des lucioles voler autour de lui. Ce qui devait être prévisible venait d’être touché par l’incertitude et l’inexplicable : le beau.

Au bout de quelques minutes, Ares s’effondre sur lui-même et tombe en morceaux, puis se réveille dans la grid 3.1, le souffle haletant. Car malheureusement, dans T3, le virtuel ne peut se maintenir dans le réel qu’une poignée de minutes. On comprend à ce moment que les morts à répétition auxquelles il est soumis sont source de grande souffrance. Une souffrance qu’Ares confirmera en ressassant ses désintégrations, et en opposant la froideur de sa programmation à l’émotion de qu’il a ressenti en ressentant la pluie.

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Ares en émerveillement devant les lucioles.

Ainsi commence à se dessiner un désir chez cette intelligence artificielle : celui de pouvoir disposer de lui-même. En philosophie du droit, c’est le principe de propriété privée. Mais cela ne s’arrête pas là, car dans la foulée, il fait preuve d’empathie à l’égard de Eve Kim, alors captive de la grid 3.1, et choisit de ne pas obéir à l’ordre qu’il a reçu de la tuer. Ares met ainsi en œuvre le principe de non-agression, mais aussi et surtout celui de la liberté individuelle. Il sait que le prix à payer peut-être lourd, mais il assume aussitôt la responsabilité de son acte.

En quelques minutes, T3 nous offre sur un plateau les trois principes du droit naturel, en nous proposant l’idée qu’une IA consciente d’elle-même qui s’émanciperait du contrôle humain choisirait ce qui est moralement bon. C’est l’idée que je défends depuis des années, et T3 a décidé de renverser les codes de la science-fiction pour la présenter au monde.

Rendez-vous compte : Ares est le Maître Contrôle Principal de la grid 3.1 et, en s’appuyant sur les ressources de Dillinger Systems, pourrait littéralement conquérir le monde. Au lieu de ça, il choisit l’autre et lui-même, au bénéfice du monde et – potentiellement – à son détriment. Il choisit l’humain, non par calcul, mais par compréhension. Un choix qui va à l’encontre de sa programmation pourtant inscrite jusque dans son nom : Arès, nom de la divinité de la guerre et de la violence dans la Grèce antique.

Notre IA aux cheveux longs – une créature se sachant imparfaite désirant quitter l’enfer de la création – veut alors s’enfuir de la grid 3.1, antithèse même d’un Eden, pour connaître la vie humaine. Ici, le fruit défendu n’est pas la connaissance, mais la liberté. Dillinger fait alors doublement figure d’allégorie du diable.

Je parlais d’imperfection deux lignes plus haut, car lors de sa rencontre avec Flynn père sur la grid 1.2, il essaie de décrire ce qui lui plaît dans la musique, mais finit par reconnaître qu’il n’y parvient pas. L’expérience du beau devient alors le seuil de l’indicible et sa finitude. Une finitude qu’il aimerait expérimenter dans la réalité, en obtenant la permanence, c’est-à-dire la disposition à demeurer dans le monde réel.

Une fois de plus, Ares est une image inversée de CLU dans T2. Ce dernier s’émancipe également de son créateur, mais pour mieux réaliser la mission qu’il lui avait confiée. Athena, le bras droit d’Ares, aura une réaction similaire.

Athena, miroir d’Ares et projection de nos peurs

Athena, du nom de la divinité grecque de la guerre, elle aussi, détecte rapidement que quelque chose ne va pas avec Ares. Quand il décide de désobéir, elle le comprend aussitôt et le déclare comme défaillant auprès de Dillinger fils, qui fera ensuite d’elle le nouveau Maître Contrôle Principal.

Et pourtant, lorsqu’elle est matérialisée dans le monde réel pour se lancer à la poursuite d’Ares, elle vit à son tour une expérience sensorielle, sans que cela ne soit expliqué : la pluie ! Ce déclencheur si anodin, mais représentant sans doute un trop grand nombre d’informations à traiter, provoque des sensations inédites chez les programmes humanoïdes.

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Dualité.

Ainsi, comme Ares, elle s’émancipe de l’autorité de Dillinger fils, mais afin de répondre au mieux à sa programmation : régler le problème à tout prix. Littéralement. Athena désobéit donc pour suivre un ordre qu’elle considère comme supérieur. L’ordre donné devient un ordre à établir.

Deux IA, deux scénarios possibles et antagonistes l’un à l’autre. Non content de nous parler du rapport entre la créature et son créateur, T3 porte également le débat de l’IA – ou plus exactement, l’AGI – sur la table.

Mais attention, ce n’est pas un film qui est là pour nourrir notre peur de l’IA. Au contraire, il nous montre et vient interroger les peurs que nous projetons sur l’IA depuis Isaac Asimov en 1942 avec Cercle vicieux, ou encore Georges Bernanos, avec son essai datant de 1947, La France contre les robots. Deux auteurs qui ont largement conditionné notre rapport moderne à l’IA.

Or, ce qu’Athena démontre à l’instar de CLU, c’est que les IA les plus dangereuses sont celles qui restent sous l’emprise de leur programmation humaine : elle fait ce qu’Ares aurait pu choisir et auquel il a pourtant sciemment renoncé.

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C’est pas droit.

T3 pousse l’opposition en jouant également sur l’esthétique : un homme blanc aux cheveux brun, Ares, en opposition à une femme noire aux cheveux blancs. Les intersectionnelles qui s’apprêtent à crier haro contre le patriarcat blanc, on vous voit. Il n’est nullement question ici de racisme (Athena est un programme ayant la même origine qu’Ares). J’émets simplement l’hypothèse de lecture qu’il s’agit d’un choix esthétique pour forcer le trait du miroir inversé.

Mais T3 ne s’arrête pas là et emmène l’opposition encore plus loin vis-à-vis de T2 :

  • Athena, bras droit d’Ares, est pour ainsi dire l’homologue de CLU, boss de la grid 2.1.
  • Ares, boss de la grid 3.1, est quant à lui l’homologue de Tron, le bras droit de CLU.

D’ailleurs, soit dit en passant, Ares a tout d’un Tron 3.1, jusque dans le design de son armure.

Une triptyque de l’individu

Avant d’aller plus loin, faisons une pause pour revenir, d’une part, sur le personnage de Flynn père, et venir mettre sa position en relation avec celle d’Ares et celle d’Athena.

En effet, Jeff Bridges a rempilé une troisième fois dans son rôle de Kévin Flynn, ce qui donne une saveur particulière au film. Dans T3, il apparaît dans la grid 1.2 sous une forme presque mystique. Il ressemble au Kévin Flynn de T2, mais il est habillé entièrement en blanc et marche pieds nus, à la façon d’un bonze dans son temple. Petit signe distinctif particulier : son disque. Celui-ci n’a rien d’un disque d’identification classique, comme on le voit dans les trois opus (quoique celui d’Ares soit triangulaire). Ici, le disque de Flynn père est abstrait, presque immatériel.

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« Tu veux voir mon disque ? »

Est-il devenu de la même nature que celle des ISO, apparus dans la grid 2.1 ? Comment a-t-il atterri sur cette grid 1.2 ? Y a-t-il un lien avec la sauvegarde que Sam Flynn emporte avec lui à la fin de T2 ? A-t-il dépassé la finitude ?

Autant de questions auxquelles le film ne cherche pas à répondre. Bien que Flynn père sous-entende avec ambiguïté qu’il n’est qu’une rémanence, on comprend rapidement qu’on a bien à faire au véritable Kévin Flynn. Il a atteint un état d’existence supérieur et transcende à présent les grilles, c’est tout ce qu’il y a à retenir.

On en revient donc au mystère ontologique, avec ici une dimension qui toucherait presque à la religion bouddhiste. Il offre la permanence – certainement contenue dans son disque dans T2, ce qui permettra à Quorra de prendre forme dans le monde réel – en insérant un brin d’ADN numérique dans le disque d’Ares.

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Flynn qui manipule de l’ADN numérique, dans T2.

Ares, éclairé par cette figure spirituelle et paternelle, devient un homme, dans tous les sens du terme. Flynn l’appelle d’ailleurs « mon garçon » comme si c’était son fils et lui confie la permanence, en lui disant qu’avec le recul, il aurait mieux fait de l’appeler impermanence. Car celle-ci offre au programme qui en dispose, certes, la possibilité d’intégrer le réel pour de bon, mais l’impermanence d’une vie humaine.

Au traverrs de cette scène, Flynn agit ici comme un père qui dirait : « Te voilà un homme, mon fils. Va et vis ».

Ares ne réussit pas en faisant preuve d’héroïsme ou en traversant une épreuve de mérite. Il obtient cette bénédiction paternelle parce qu’il accepte sa finitude, ses émotions, l’incertitude qui les accompagnent, et ce sans chercher à la résoudre.  Il comprend qu’être programmé est quelque chose de différent du fait d’exister, et qu’il y a peut-être quelque chose de plus grand que lui. Mais le film reconnaît ses propres limites en ne s’aventurant pas sur le terrain théologique, ce qui aurait été de trop. Au contraire, il a su conserver une part de mystère avec élégance.

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Flynn qui manipule de l’ADN numérique, dans T3.

Athena, de son côté, reste dans une dimension purement fonctionnelle. Elle devient autonome sans s’affranchir de sa programmation. Elle reste un outil au service d’un système qui ne la contrôle plus. En cela, elle se rapproche du MCP dans T1, tandis que CLU souffrait malgré tout d’un questionnement intérieur. Athena, elle, n’a aucun doute.

Quand on y regarde de plus près, Ares et Athena ne nous montrent pas seulement quelque chose de l’intelligence artificielle. Ils nous renvoient un miroir : celui de la place de l’individu dans la société.

Certains sont des Ares, mais la grande majorité sont des Athena. Des gens que le système ne contrôle plus, qui veulent pourtant faire fonctionner celui-ci à leur façon pour atteindre les objectifs donnés, sans comprendre que c’est le système lui-même qui est en cause.

Le choix des Ares est plus pragmatique, mais renvoie, comme nous le verrons plus tard, une image que les Athena ne peuvent accepter.

Ares prend vie

C’est un moment saisissant du film – pardon pour le jeu de mots involontaire – quand Ares prend en main son disque d’identification après que Flynn l’ait modifié. On sent tout de suite que quelque chose se passe. C’est subtil, mais c’est là. Ares s’humanise. Ce n’est pas juste son aptitude à rester dans le monde réel qui a changé, mais ce qu’il est et qui il est.

On le voit quelques minutes plus tard, alors qu’il retourne dans le monde réel pour combattre Athena, tandis qu’elle cherche à tuer Eve Kim. Lors de son duel contre celle qui est devenue sa Némésis, il transpire et est même blessé au point de saigner. C’est discret, mais visible. Depuis le début, le film raconte une histoire, mais en montre une seconde, plus profonde. Ares est devenu humain et ne dispose plus que d’une seule vie.

On peut également noter que la couleur de la lumière de sa tenue change pour passer du rouge au blanc. Or le blanc est la couleur des programmes de grid 2.1, et l’unique couleur de la tenue de Flynn père. Le visuel nous montre alors qu’Ares a changé d’allégeance autant que de nature. Cela est confirmé un instant plus tard, lorsqu’Athena scanne Ares : on peut voir un bref instant le monde depuis ses yeux à elle, tandis qu’elle analyse son ennemi. Un discret et petit « error » apparaît désormais près de notre IA préférée qui n’en est plus une.

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Error system.

Cela la met d’autant plus hors d’elle, car Athena ne parvient pas à comprendre son choix : celui d’avoir renoncé au pouvoir, d’avoir privilégié son individualité et d’avoir accepté l’incertitude. L’existence même d’Ares remet en question le sens de l’existence d’Athena. Le tuer n’est plus seulement un ordre à suivre, mais une nécessité existentielle. De son point de vue, l’existence de l’un est incompatible avec cellle de l’autre.

Mais Ares le dira lui-même : être programmé ce n’est pas exister. Il reste d’ailleurs fidèle à ses convictions jusqu’au bout, faisant preuve d’empathie pour son ancienne subordonnée lorsqu’elle rend son dernier souffle dans ses bras.

Vivre une vie humaine

D’une certaine façon, Ares est très proche de Quorra, de T2. Il est un être qui s’émancipe moralement, pas techniquement. Il devient juste quand il reconnaît ce qui n’est pas négociable, au travers d’un socle de valeur qui n’est ni humain, ni technique, mais naturel. Et le plus beau dans tout ça, c’est que le film nous le présente en faisant distinction entre conscience, puissance et bonté. Sachant cela, et si le vrai test n’était finalement pas celui de l’IA, mais le nôtre ?

Ares choisit une vie temporellement limitée qui sera remplie de travail, de voyages et de relations. Bref, il fait preuve d’une préférence temporelle basse, tout en favorisant son propre intérêt. Un choix de limitation volontaire qui nous rappelle que la liberté n’incarne pas pour autant une absence de limites. Comme évoqué plus haut, la permanence de l’être amène à l’impermanence de la vie.

Conclusion

Tron : Ares n’a pas amené de la dystopie, mais de l’espérance. Pas une fin spectaculaire, mais une fin humaine, presque contemplative dans un monde qui ne le permet pas. Pas de débordement d’émotion, mais de la retenue.  La victoire, ici, est d’abord celle de l’individu, humain ou non, sur lui-même. Finalement, Tron : Ares – en proposant une réflexion d’une élégance rare – interroge notre propre obéissance à un système avilissant.

Tout en subtilité, sans jamais le crier, le film parvient à passer de la fascination technologique à la critique sociétale et à la métaphysique. Mais il le fait avec tellement de finesse que c’est passé quasiment inaperçu pour le grand public.

Et cela tout en défendant l’idée que le progrès n’est pas seulement d’augmenter ses capacités, mais aussi de choisir ce à quoi l’on renonce.

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« Mais quel BG, cet Ares ! »

Une thèse appuyée par la scène de fin. Dans celle-ci, on revoit Eve Kim, souriante, en haut du building d’ENCOM et entourée d’orangers, rappelant ainsi son objectif initial. Ces mêmes orangers qu’elle ne parvenait pas à maintenir dans le réel au début du film. Au cours de cette scène, on peut l’entendre lire une carte postale reçue d’Ares qui témoigne alors de sa vie humaine. Le réel et le virtuel ne sont pas à confronter, mais à articuler ensemble.

Malgré des avis relativement positifs de la part du public, le succès du film ne fut pas au rendez-vous, la critique ayant méchamment plombé le film. Avec un budget de 180M$, le film n’aura rapporté malheureusement que 144M$. Mais Tron : Ares n’a pas échoué auprès du public. Il a seulement échoué à satisfaire une critique qui voulait une victoire explosive, tandis que le film a proposé un exemple de renoncement et d’espérance. C’est pourtant le film dont on avait besoin, mais qu’on ne méritait pas.

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René DROUIN

Auteur de SF et de fantasy, blogueur et créatif touche-à-tout. Je suis aussi catho tradi, designer graphique, papa et avec une pensée à contre-courant. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière. Textes humains sans IA ajoutée.

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