📘 Un jour si spécial

Par , Le 16 août 2022 (Temps de lecture estimé : 14 min)

Saviez-vous que l’Inquisition avait été créée afin d’assurer aux gens un procès équitable ? Contrairement à ce que raconte la légende noire du moyen-âge, réclamer l’Inquisition était, le plus souvent, le seul moyen de s’assurer d’un procès équitable. À l’époque de sa création, les procès populaires étaient courants. Ainsi des gens faisaient-ils parfois accuser et juger par la plèbe toute personne un brin marginale dont la tête ne leur revenait pas. La colère des gens pouvait s’exprimer alors de diverses façons, dont l’issue était parfois des plus barbares.

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Et si demain les pays occidentaux n’étaient plus en mesure de faire respecter la loi ni d’appliquer la justice ? Et si dans un avenir pas si lointain, les citoyens remettaient au goût du jour les procès populaires afin de se faire collectivement justice eux-mêmes ? Jusqu’où cela irait-il ? L’être humain renouerait-il avec la barbarie ?

Dans une salle de conférence, la foule s’amasse pour écouter l’intervention finale du dernier des procès populaires du pays. Celui qui s’apprête à prendre la parole entre dans l’immense pièce. Les gens s’écartent sur son passage en lui montrant, les uns après les autres, des marques de sympathie et d’encouragement.

L’homme arrive alors vers la scène pour y rejoindre quatre autres personnes, trois hommes et une femme. Il s’agit des juges qui ont été tirés au sort pour ce procès, le dernier d’une longue série qui a commencé voilà maintenant neuf mois.

Neuf mois. C’est le temps qui s’est écoulé depuis qu’une impulsion électromagnétique a ravagé la société. Si l’armée trouva bien quelques anciens équipements encore fonctionnels qu’elle réquisitionna, cela ne suffit pas à remettre le monde en marche. Gouvernement, hôpitaux, monde professionnel, enseignement, grande distribution : tout s’était figé. Tandis que les autorités étaient – et sont toujours – dans l’incapacité de rétablir l’ordre correctement, les citoyens virent là une opportunité pour reprendre les droits qu’on leur avait retirés.

En effet, après l’éclatement de la 3e guerre mondiale, voilà une quinzaine d’années, une ambiance de terreur régnait sur les populations. Oh cette guerre n’avait rien à voir avec 39-45, période durant laquelle les citoyens étaient forcés d’aller au front. Il s’agissait plutôt d’une multitude de conflits militaires en différents endroits du globe. Ces conflits servirent surtout de prétexte aux gouvernements pour libérer l’inflation qu’ils peinaient à contenir depuis des décennies. Très rapidement, ceux qu’on appelait les sans-dents devinrent de plus en plus pauvres et la vie devint, pour tous, de plus en plus dure. Cet effondrement fut la goutte d’eau qui cristallisa tous les maux accumulés depuis des années. La population avait besoin de coupables.

Oh, ils ne furent pas bien durs à désigner… Pour beaucoup, il s’agissait des élus du parti de la majorité. Les journalistes furent également mis dans le même sac. Nombre d’entre eux furent faits prisonniers et partagèrent les geôles dans lesquelles séjournaient les élus destitués qu’ils avaient soutenus si longtemps. Leur tort ? Avoir nié pendant trop longtemps les problèmes des pays en se contentant de répéter les communiqués de presse gouvernementaux.

Mais revenons à présent à notre intervenant. Il s’agit d’Antoine Justeco. La quarantaine, maître de conférences, à l’époque où cela avait encore du sens, il a été désigné par les juges pour représenter l’accusation : c’est-à-dire, les citoyens. Et qui dit procès, bien que cousu de fil blanc, dit accusé. Ce dernier n’attend rien, car il sait déjà comment tout cela va se terminer pour lui. Il faut dire que ce n’est pas n’importe qui… Après deux jours de discussion et d’énonciation de tout ce qui lui est reproché, l’ersatz d’avocat représentant l’accusation s’apprête à faire une plaidoirie finale.

L’un des juges prend alors la parole en se levant :

– Très chers concitoyens nous voilà au terme de ce procès qui marque la fin de la vengeance du peuple. Quelle qu’en soit l’issue, même si elle ne laisse que peu de place au doute, gardez bien en mémoire que cela ne nous ramènera pas ce que nous avons tous perdu.

– Je vous en prie, Monsieur Justeco, ajoute un second juge avec une voix éraillée. La parole est à vous à présent.

– Merci, juge Morel, lui répond Justeco de façon distinguée.

Antoine Justeco boit une gorgée d’un verre d’une eau trouble pour s’éclaircir la voix, puis s’avance sur la scène pour s’adresser tant aux juges qu’à l’assemblée. L’accusé, situé au premier rang, entouré d’une escorte de sécurité, reste de marbre et ne baisse pas le regard.

Antoine Justeco entame alors sa plaidoirie finale :

– Madame et messieurs les juges, mesdames, mesdemoiselles, messieurs de l’assemblée, je ne redirai pas ce qui a été déjà exposé ces deux derniers jours. Nous avons entendu ensemble les détails de nombreuses affaires, certaines d’ailleurs d’un sordide rare. Mais si nous devons juger cet homme, ce doit aussi être de façon globale : quel est ce mal qu’il nous a fait collectivement ? Il convient donc de dresser un bilan d’ensemble des vingt ans qui viennent de s’écouler. Même s’il n’était pas au pouvoir ces dernières années, personne ne niera ici que ses actions ont marqué un point de non-retour.

– Ouais ! Enculé ! peut-on entendre dans l’assemblée.

– Silence, je vous prie, invectiva le juge Morel. Continuez, Antoine.

Justeco reprend :

– Avant le cataclysme, la situation économique était telle que cela faisait des années que vous étiez tous dans l’attente d’un bouleversement qui n’arrivait pas. Des années qu’une partie d’entre vous était tenue en haleine par le moindre fait divers. Certains espéraient à chaque fois que ce serait l’étincelle qui mettrait le feu aux poudres, provoquant alors l’explosion libératrice, aussi douloureuse que salvatrice. Mais il n’en fut rien. La tension sociale était organisée et très bien tempérée par les huiles. Cet homme, assis devant nous, en a été l’un des principaux architectes. Les hautes instances parvenaient à parfaitement ménager la chèvre et le chou. Une fois de temps en temps, elles vous laissaient vomir votre colère sur le pavé, vous laissant ainsi avec l’illusion d’avoir accompli quelque chose. Un œil de perdu par ci, une main arrachée par-là, et la vie reprenait pourtant son cours. Avec toujours plus de taxes, bien évidemment, au prétexte que les dégradations commises pendant les manifestations avaient coûté un… pognon de dingue.

L’avocat marque une pause afin d’appuyer son trait d’humour noir.

– Bref, la population était en colère, mais la paix sociale était malgré tout maintenue grâce à des mesures opportunistes. Et si la répression et la division étaient des bâtons, de temps en temps il fallait bien agiter une carotte. Un chèque à la consommation par ci, trente centimes sur le gasoil par-là, et tout était sous contrôle. Sous couvert de la troisième guerre mondiale, d’une inflation record, de nombreuses pénuries alimentaires et d’une criminalité grandissante, le gouvernement décida d’affiner son arsenal de contrôle des citoyens. Vous vous en souvenez : il s’agissait de disparition de l’argent liquide. L’argent devenant purement numérique, chaque transaction pouvait être tracée et plus rien ne pouvait être caché. Impossible de faire du black, impossible de frauder pour survivre, ou encore de vendre en ligne un petit meuble d’occasion sans devoir payer des taxes. Impossible aussi de donner aux plus démunis. Bref, impossible de faire quoi que ce soit. Tout était automatisé et tracé grâce aux crypto-euros. Une augmentation d’un des prélèvements de l’État ? Vous n’aviez pas votre mot à dire, tout se faisait de la façon la plus fluide et la plus automatisée qui soit.

Tout en parlant, Justeco fait de grands gestes pour accompagner son discours et garder l’attention du public.

– Les gouvernements avaient parfaitement conscience que la disparition de l’argent liquide entraînerait de nombreuses manifestations. Et c’est ce qui se passa. Mais en maîtres de la politique, ceux-ci savaient très bien ce qu’ils faisaient. Les manifestations eurent donc lieu et une crise comparable à celle de gilets jaunes s’empara de l’Europe entière. Après avoir laissé les gens déverser leur colère dans la rue pour leur faire accepter l’ouverture d’une fenêtre d’Overton, l’Union européenne arriva en sauveuse et proposa la conciliation : les populations acceptaient la fin de l’argent liquide et, en contrepartie, un revenu de base serait mis en place. Ainsi, chacun pourrait-il bénéficier d’un revenu universel dès sa majorité et jusqu’à la fin de sa vie. Pour le gouvernement, cette opération était une aubaine. L’euro cryptographique permettait d’absolument tout automatiser. Il n’y avait donc quasiment plus besoin de certaines administrations. Par ailleurs, le nombre d’aides que ça a remplacé représentait autant d’administrations qui elles aussi furent fermées. L’opération était donc une réussite pour le gouvernement. L’économie qu’il réalisa s’éleva à plusieurs milliards d’euros par an, sans pour autant que les impôts ne diminuent. Pourtant, d’un coup, d’un seul, les manifestations ont commencé à être moins fréquentées. Après tout, de l’argent à rester dans son canapé, que demander de mieux ? C’était leur accorder confiance bien trop vite et une partie des députés avaient d’ailleurs dénoncé la manœuvre. »

– Il fallait bien qu’on survive ! fait une voix dans l’assemblée.

– Ouais ! s’exclame une autre.

– Du calme, s’il vous plaît, du calme ! peste la femme faisant partie des juges en tapant de son maillet en bois. Monsieur Justeco a raison de rappeler que s’il y a un responsable, nous ne sommes pas non plus exempts de tout reproche.

– Merci Madame. Donc pour en revenir à ce texte de loi, de nombreux députés en avaient compris les conséquences. Toute personne s’opposant à ce projet était de facto considérée par les médias comme un égoïste qui ne pensait pas aux gens dans le besoin. Ainsi, le texte fut voté. Disparition de l’argent liquide et revenu de base pour tous. Mais cela était sans compter sur le crédit social. Déjà en place depuis quelques années, le revenu de base y fut conditionné dans un second temps. Si vous veniez à perdre des points, votre revenu de base s’en trouvait amoindri, tout comme il devenait plus difficile de trouver du travail ou, pour vos enfants, d’accéder aux études supérieures. Quant à ceux qui cumulaient les points, cela ne leur octroyait rien de plus, mais l’obligation de maintenir ce niveau pour ne pas perdre de points. Si bien que la plupart des gens s’enfermèrent dans une médiocrité forcée. Et plutôt que de parler de clou du spectacle, je parlerai ici de clou du cercueil. Le revenu de base n’était pas indexé sur l’inflation. Tandis qu’elle a pris – officiellement – 17 % en trois ans, le revenu de base, lui, resta le même. C’est-à-dire que ce que vous achetiez avec 830 €, vous l’achetiez trois ans plus tard avec 1000 €. Ce revenu, alors devenu indispensable pour ne pas être dans le rouge dès le dix du mois, fondait comme neige au soleil au fur et à mesure que l’inflation grimpait. Les gens avaient donc troqué un peu de liberté contre un peu de sécurité et avaient perdu les deux. Et le crédit social rendait toute contestation risquée.

L’orateur marque à nouveau une pause, afin d’accentuer le ton dramatique de son propos. Il prend son verre d’eau, en boit une gorgée, puis continue là où il s’était arrêté.

– Si je vous parle aujourd’hui de toutes ces choses, c’est parce que l’accusé, ici présent, a préparé le terrain pour que tout ça soit possible dans notre pays. Tout cela, en nous appauvrissant terriblement. Par connivence, en faisant passer des lois insidieuses, en attisant le feu qui se transforma en guerre, en morcelant le pays. Il réalisa plus en quelques années que ses prédécesseurs en trente ans. Si au contraire il avait réellement défendu les intérêts du peuple – vos intérêts ! –  cette catastrophe dont nous nous relevons avec peine ne nous aurait pas laissés démunis, dans l’insécurité la plus totale, sans assistance médicale et sans avoir de quoi nourrir nos enfants. Toujours est-il que désormais, les gens sont libres. On dit que le processus de deuil est ce qui permet d’aller de l’avant, de se reconstruire. Et c’est précisément ce que notre société doit faire : se reconstruire. Pour y parvenir, nous devons donc faire le deuil de ce qu’on nous a pris, le deuil des rêves qui nous ont été volés et des vies détruites. Mais ce deuil ne peut pas se faire sans que les tranchées dans lesquelles nous coulerons les fondations de la société de demain ne servent aussi de fosse commune à nos bourreaux. Merci.

La foule, prise de liesse, applaudit avec fougue le plaidoyer du conférencier. Sa dernière réplique sonna comme une victoire et exprimait tout ce que l’assemblée ressentait.

– Merci, Monsieur Justeco, lui adresse la vieille juge dont le visage était marqué par le passage du temps. À présent nous allons nous isoler pour délibérer. Nous rendrons notre verdict d’ici une heure.

Finalement, deux heures plus tard, les juges reviennent de leurs délibérations.

– Ils arrivent ! Ils arrivent ! peut-on entendre dans l’assemblée.

Le juge Morel prend alors la parole :

– Mes amis, nous avons délibéré. Qu’il soit bien retenu que nous avons décidé du verdict sans haine, mais d’abord dans le but que les générations futures se souviennent. Qu’il s’agisse de futurs citoyens… comme de nos futurs élus.

– Pour tous les chefs d’accusation évoqués au cours de ces deux derniers jours, poursuit le premier juge, et qu’il serait trop long de relire, accusé, vous avez été déclaré coupable.

Sous les applaudissements faisant suite à cette annonce, la juge prend à son tour la parole, pendant que le dernier magistrat improvisé consigne leurs propos :

– Monsieur l’ancien Président de la République, par les pouvoirs que cette assemblée nous a octroyés, vous êtes donc condamné à mort. Votre exécution aura lieu dans une heure sur la place centrale.

La salle explose en acclamations. Les cris de joie de l’assemblée sont alors si forts que toute la foule se trouvant dehors comprend que le jugement tant attendu vient de tomber. Si ces procès étaient compréhensibles, ils n’avaient rien de juste en soi. Et tandis que le mouvement de purge avait fini par se tasser au bout de quelques mois, dans notre pays on avait gardé le meilleur pour la fin : un ancien président, celui qui avait fait l’objet du plus de scandales et qui avait découpé la France en petits morceaux pour la vendre à ses copains. Les citoyens qui se chargeaient de ces procès avaient volontairement fait traîner les choses le concernant, en espérant qu’il exprime au moins des regrets. Cet homme était d’une telle suffisance… Il ne regrettait rien et était resté stoïque face aux condamnations successives de ces anciens collaborateurs, auxquelles on l’avait forcé à assister. Alors, en ce jour si spécial, celui qui a été reconnu comme étant le plus coupable d’entre tous venait d’être condamné à mort. Il s’apprête à être fusillé par quatre citoyens tirés au sort parmi une liste de volontaires. Quand l’annonce du procès se répandit dans la capitale, près de trois millions de personnes se sont inscrites pour participer à cette loterie macabre.

Tandis que l’ancien chef d’État est amené à l’endroit où il cessera bientôt de respirer, l’assemblée hue après lui comme jamais. Il avance doucement le visage toujours aussi impassible, un pas après l’autre, jusqu’à arriver à l’endroit où il va rendre son dernier souffle. En face de lui l’attend un homme, habillé en civil, qui relit le verdict du procès donné par le Tribunal populaire. Évidemment, l’assemblée acclame l’exécution et perpétue ainsi, sans s’en rendre compte, la sinistre tradition de reconstruire une société dans le sang.

Quelle est la leçon à tirer de tout ça ? Et bien c’est que dans toute crise, le peuple a besoin de désigner des coupables, même si la sentence est barbare. Mais surtout, qu’à moins d’avoir la capacité à voyager dans le temps, prendre ses décisions avec sagesse implique de considérer que rien n’est acquis et qu’un jour ou l’autre, peut-être de la pire des façons, des comptes pourront vous être demandés.

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René DROUIN

Auteur de SF et de fantasy, blogueur et créatif touche-à-tout. Je suis aussi catholique, designer graphique, papa et avec une pensée à contre-courant. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière. Textes humains sans IA ajoutée.

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