Suite à une discussion relative aux appels à textes que j’ai eu avec d’autres auteurs, j’ai eu envie d’exprimer mon profond désaccord concernant cette pratique au moyen d’un article. Et je vous préviens, je ne vais pas me faire que des copains.
Une pratique courante, quand on est un écrivain peu connu, c’est de participer à ce qu’on nomme des « appels à textes ». Si vous êtes retenu, vous bénéficiez d’une visibilité pouvant se montrer intéressante et cela vous donne un galon apprécié des éditeurs. Pourtant, je suis radicalement contre cette pratique dans la plupart des circonstances et je vous explique pourquoi.
Chat échaudé craint l’eau froide
Certains d’entre vous le savent, dans le civil je suis designer graphique, consultant en communication, formateur et ingénieur de formation (oui, tout ça à la fois). Dans mon métier, voilà 10-15 ans, il y avait une pratique courante que je considère absolument détestable : les « concours de graphisme ».
En somme, une entreprise faisait un appel à contribution autour d’un thème donné : sa propre communication. 500 gonzes envoyaient alors leurs propositions et l’entreprise en choisissait une seule. Le gagnant remportait alors un « prix » (bien souvent très en deçà du coût réel de la prestation) et le droit de se vanter d’avoir remporté une victoire à la Pyrrhus. L’entreprise, quant à elle, bénéficiait d’une communication visuelle à moindre coût, sans avoir l’obligation de respecter le travail de l’auteur, libre de s’en servir comme bon lui semblait et donc, sans réelle considération pour l’expertise qui se trouvait derrière. Cette pratique posait plusieurs problèmes :
- L’absence de rémunération des autres participants
- La rémunération absolument ridicule du gagnant
- L’absence totale de contrôle de l’auteur sur son travail, et donc des répercussions que ça aura sur son image.
Certes, le designer qui a participé l’a fait en connaissance de cause, acceptant ainsi de faire office de serpillière, bien entendu. Mais c’est sans compter le fait que sur les 500 gonzes, la majorité des répondants étaient des Pakis et consorts travaillant pour des queues de cerises, que ça nivelle le métier par le bas en décrédibilisant un savoir-faire, et que ça impacte alors les professionnels réellement dignes de ce nom (NB : le fait que cette pratique soit courante chez les architectes ne la légitime pas pour autant).
Il y a même des entreprises, telles que Creads, qui s’étaient spécialisées dans la création de ce type de concours pour le compte des entreprises demandeuses.
Design et écriture, même combat
On peut assez facilement faire un rapprochement avec la pratique d’appel à textes, dans le monde littéraire. Je ne parle pas ici des appels relatifs à la publication d’un livre, qui n’a absolument rien à voir (même si on pourrait aussi avoir à y redire). Non, là il est question de ces nombreuses revues qui, invoquant le prétexte de la passion, cherchent à obtenir des textes pour leurs prochains numéros. C’est exactement la même chose :
- On fait un appel à texte
- Il y a une thématique à suivre (jusque-là tout va bien)
- Des contraintes à respecter (dont souvent celle qu’il doit s’agir d’un texte inédit)
- Et un prix risible pour le gagnant
Car ici, la rémunération est un must, un privilège. Le plus souvent, vous n’aurez rien. Parfois, on peut obtenir 200/300/500 euros (rayez la mention inutile) si on “gagne”. Et dans tous les cas, vous aurez droit à la même chose qu’un designer ayant bossé avec Creads : la gloire de mes deux, et la joie de pouvoir vous vanter d’avoir gagné. Quelle victoire. Un peu facile, et sans aucune valeur puisqu’il n’y a aucune réelle prise de risque de la part de la revue.
Pourquoi ça pose problème ?
Cette pratique me sort par les yeux, car elle ne reconnaît pas la mise en œuvre du savoir-faire qu’il y a derrière. S’il est évident qu’il y aura à boire et à manger parmi les propositions, non seulement cela nivelle par le bas le travail de l’écrivain sur le marché, mais de surcroît le travail de qualité n’est pas récompensé à la hauteur de sa valeur (subjective, certes, mais définie par la qualité de l’écriture et le travail de réflexion et de recherche). Pour les écrivains, c’est également un excellent moyen de se décourager : ces revues ont en général une cible précise. Vous avez peut-être fourni le meilleur texte qui soit, si vous avez tapé à côté du public qui achète ladite revue, vous serez recalé. Et c’est bien là le fond du problème, le même qu’avec le design graphique : une entreprise – ici, la revue – se fait du blé sur votre dos avec une contrepartie absente ou, au mieux, ridicule.
Alors j’entends d’ici ceux qui me diront qu’il faut bien commencer quelque part ou qu’il vaut mieux qu’un texte soit publié plutôt que de dormir dans le disque dur. J’entends. Mais comment voulez-vous être par la suite pris au sérieux si vous n’avez pas un minimum d’estime de vous-mêmes ? J’ose croire que toutes les revues ne sont pas comme ça, mais très peu pour moi. Je me suis suffisamment battu contre cette pratique dans mon métier avec les “concours de graphisme” (jusqu’à rencontrer une secrétaire d’État, excusez du peu), je n’y adhérerais pas davantage dans le monde de l’écriture même si ça doit me fermer des portes.
En conclusion
Je sais pertinemment que ce type de publication à de l’impact dans le milieu littéraire pour entrer chez un éditeur, mais pour ma part j’aurais l’impression de servir de paillasson. Bien que mon nom d’auteur ne soit pas connu, j’ai toutefois 700 000 mots de rédigés au compteur à titre professionnel et littéraire. Côté pro, certains de mes textes ont été lus plusieurs dizaines de milliers de fois, et davantage encore pour quelques-uns. Alors devoir courber l’échine avec mon bagage, face à des enfoirés qui croient en leurs mensonges, c’est niet. Je préfère être un anonyme sur mon Patreon et mon site web, que de servir de casse-croûte à une entreprise qui me prend pour une vache à lait, bonne à traire sans jamais la nourrir. Après, évidement, chacun met le curseur où bon lui semble.
Enfin, notez que je condamne ici surtout la pratique d’entourlouper des gens, pas la pratique d’appel à texte en elle-même. Si demain a lieu un appel à texte à vocation caritative et/ou non lucratif qui me parle, je serai le premier à embarquer si j’en ai le temps.
