Nouvelle #6 : Polar City 2042

Sur un malentendu, parfois on écrit un premier chapitre d’un polar dystopique. C’est ce qui s’est passé suite à un défi d’écriture auquel j’ai participé. J’ai pris le pitch un peu trop au sérieux, pour finalement partir dans mon délire. À imaginer avec la voix de Jean Gabin.

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Polar City. Bien que ce ne soit pas son nom officiel, c’est ainsi que tout le monde appelle cette ville à présent. Même le maire. En l’espace de vingt ans, le crime avait décuplé à travers les pays d’Occident. Mais Polar City avait torché tout le monde et maintenait sa place en haut du podium.

Rien de très original : crime organisé, policiers corrompus, mafia en cheville avec la mairie. On a vite fait de se croire sur le plateau de tournage de l’homme chauve-souris. Mais c’est ainsi que non contente d’avoir gagné ses galons, Polar City avait gagné son nom. Chaque ruelle sombre est un coupe-gorge dont le cadavre nous raconte une histoire. Cela avait pris tellement d’ampleur que la ville est presque devenue un lieu de pèlerinage pour les écrivains en manque d’inspiration. Vautours glauques. Une fois, un collègue en a même surpris un en train de se faufiler à la morgue. Je ne vous dis pas la dérouillée qu’il lui a mise. Heureusement qu’il sait écrire, car depuis il ne sait plus parler.

Toujours est-il que ce caniveau, ça faisait bien dix ou douze piges que je n’y avais pas foutu les pieds. Je suis détective, certes, mais à la retraite. Enfin détective, ça c’est la version simple pour bulot qui ne comprend rien. Plus exactement, j’étais journaliste d’investigation et à l’occasion, consultant pour ces messieurs des forces de l’ordre. Mais après ma dernière affaire, en 2032, j’ai transmis le bébé à quelqu’un d’autre et je suis allé me mettre au vert. Quand on a frôlé la mort à plusieurs reprises, la retraite prématurée a à peine 50 ans, c’est une évidence.

Alors qu’est-ce que je fous là, me direz-vous ? Et bien j’ai reçu une lettre. Je ne vais pas vous mentir, ça sent le traquenard cette histoire. Mais quand on m’adresse un courrier qui commence par mon prénom alors que j’utilise une fausse identité depuis dix ans, ça pique ma curiosité.

Bon, je vous dresse la situation : le Duc de la ville, mange-merde de service, a organisé un bal masqué afin d’entretenir ses relations. Enfin, surtout celles qu’il a avec les femmes de ses relations. Toujours est-il que lors de ce bal, quelqu’un s’est fait buter. Et usant de son influence, ce tocard de Duc a fait boucler son manoir avec tous ses invités dedans et a rameuté tous les détectives de seconde zone du coin. Pour couronner le tout, il ne laissera ses invités partir que quand il aura un coupable, dont il pourra accrocher la tête à son immense portail. Je grossis le trait, mais vous avez compris l’idée. Et c’est là que j’interviens. Mon mystérieux expéditeur craint que l’on ne cherche à faire taire la vérité. Il me demande alors de me fondre à ses détectives de pacotilles pour trouver le véritable assassin.

Ça montre au moins que le Duc n’a pas encore toute la police dans sa poche, sinon l’affaire serait déjà bouclée. Autre bon point, pour moi cette fois, au moins je ne serai pas emmerdé par la flicaille. Avec les années, ces andouilles m’ont quelque peu rendu aigri. Faut dire que depuis qu’on a imposé la carte d’identité biométrique sous-cutanée, à chaque poste de contrôle de quartier je flippe qu’on crame que mon identité ait été créée de toute pièce par un hacker. Il y a bien les copains de la Confrérie qui ont sauvé mon cul à deux ou trois reprises, mais ça ne marchera pas à chaque fois.

Enfin bref, me voilà avec une copie du mandat du Duc dans la poche en train de me faire escorter par deux armoires à glace vers le manoir du Duc, en pleine nuit. Et pour coller à l’ambiance, parce que vous n’êtes probablement pas au courant, tout ça se passe sur une île. D’ailleurs, le crime a tellement envahi cette île que la métropole a coupé la plupart des contacts avec celle-ci. C’est presque devenu une zone de non-droit, que le pays conserve uniquement pour bénéficier de son espace maritime. En dehors de ça, tous les échanges commerciaux se passent au niveau du nouveau port, avec interdiction de sortie pour les natifs de l’île. Y entrer n’est pas non plus chose simple, puisque les dockers ont interdiction de quitter leurs navires. Pour charger et décharger les marchandises, il y a la grue. Chacun chez soi, les connards seront bien gardés. Et vous vous en doutez, pour parvenir à mettre un pied sur l’île, soit vous venez en hors-bord, soit dans une caisse. Malgré la Police maritime, j’ai privilégié le hors-bord. Je préfère encore me faire cueillir que de finir vendu à un marchand d’esclaves. Une fois que j’eus amarré dans le port abandonné, deux armoires à glace sont venues m’accueillir pour m’emmener au manoir du Duc. Voilà, vous savez tout.

Le coin a bien changé en une décennie. Ici, pas de poste de contrôle biométrique ni de caméra de surveillance à chaque coin de rue. Mais dès que vous approchez de la ville, le paysage se confond de bidonvilles, de mecs armés et de décharges sauvages. Ce n’est qu’à l’approche de l’hypercentre qu’on a de nouveau le sentiment de retrouver un semblant de civilisation. Oh n’allez pas croire que j’insulte ces pauvres bougres vivant dans leurs maisons de tôle. Mais ce n’est ni agréable à voir, ni d’y trainer.

Nous voilà arrivés devant le manoir du Duc. Le bâtiment envoie du bois, il faut le dire. N’allez pas imaginer un manoir d’autrefois. Dans le cas présent, il s’agit d’une immense demeure de style brutaliste. Au moins, avec les événements qui m’y amènent, ça fait ton sur ton. Sans doute construite par un grand architecte des années 2000. Entièrement en béton armé, le bâtiment ne ressemble en rien à ce qu’on a l’habitude de voir.

Je rejoins la cohorte de joyeux drilles se prenant pour des enquêteurs, qu’on a accueillis à coup de margarita. D’ordinaire je suis plutôt whisky, mais ça ne se refuse pas. Tandis que la fin de l’été approche, l’air est agréable. Autre bon point : au moins je me remplirai le bide à l’œil en profitant de la météo.

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René DROUIN

Entrepreuneur, blogueur curieux de tout, catholique, crypto-trader, THPI. Je mange du gauchiste au petit matin. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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