La tentation du revenu de base

Avec un nombre de demandeurs d’emplois toujours plus élevé et une pauvreté grandissante dans une atmosphère nationale anxiogène, l’idée du revenu de base se démocratise et fait son bout de chemin. Mais un peu trop rapidement à mon goût, si bien qu’on risque de perdre plus que ce que l’on a à y gagner.

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Notez que je différencie « demandeurs d’emplois » et « chômeurs ». Un chômeur est inscrit sur les listes de Pôle Emploi. Ce n’est pas nécessairement le cas d’un demandeur d’emploi : il peut être quelqu’un ayant été radié car en fin de droit ou quelqu’un qui ne peut pas prétendre à l’aide au retour à l’emploi.

On estime qu’en Janvier 2015, il y avait 3 481 600 chômeurs en France. On peut donc considérer que le nombre de demandeurs d’emplois, incluant celui du nombre de chômeurs, est très largement supérieur. A côté, nous avons des acquis sociaux qui sont continuellement en train de reculer. Un comble pour un gouvernement de « gauche » (ahem…). ANI, loi Macron ou encore la loi El Komri. Inutile d’en lister les conséquences, elles font déjà l’objet de plusieurs articles sur le web. Enfin, que ce soit par les médias, les séries TV (Trepalium), les documentaires (Cash Investigation) ou les films, la « culture » vient un peu plus nourrir l’ambiance anxiogène dans laquelle nous sommes.

La conséquence de tout ceci est que je vois de plus en plus de personnes devenir favorables au revenu de base et on pourrait penser que c’est plutôt une bonne nouvelle. La Finlande, la Suisse et même quelques députés français l’envisagent très sérieusement. Mais bien au contraire, l’instauration d’un revenu de base (RdB) trop rapidement pourrait avoir des conséquences néfastes.

Le revenu de base : quésaco ?

Tous les lecteurs de ce blog n’étant pas nécessairement au fait du sujet, une petite explication s’impose. Pour reprendre la définition du Mouvement Français pour un revenu de base : « Le revenu de base est un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d’autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. »
Je ne rentrerai pas ici dans le débat « pour ou contre » : il me semble que si l’on est un minimum rationnel et qu’on creuse un peu la question, on ne peut qu’approuver l’idée. L’évolution du travail au sein de la société occidentale fait que le RdB n’est plus un idéal de bobos-écolos-gauchos. Pour ma part, je soutiens le RdB bec et ongle depuis plusieurs années. Mais j’ai toujours pensé que celui-ci mettrait du temps à s’installer dans l’esprit des gens et qu’il serait instauré progressivement le moment venu.

Attention, danger !

Mais voila, aujourd’hui le RdB n’est plus seulement un idéal : c’est une urgence. Et il est rare que l’urgence accouche de quelque chose de bien. Ainsi, un RdB instauré trop rapidement ne laissera pas le temps à celui-ci d’être assimilé comme quelque chose de coutumier et risque au contraire de bouleverser autant les habitudes des gens que leurs droits. Voici quelques conditions à l’élaboration d’un RdB solide qui puisse durer dans le temps, et les risques encourus dans le cas contraire.

Il doit être constitutionnel :

  • Soumis au cadre législatif classique, le RdB pourrait être modifié au bon vouloir du pouvoir en place tandis qu’il est plus difficile de modifier la constitution. Ainsi, ça serait une sécurité durable et non une mesure éphémère. Si le RdB était instauré par une simple loi et que celle-ci était par la suite enterrée (par un vote de seulement quelques députés en pleine nuit, par exemple…), ce pourrait être une véritable catastrophe humaine.
  • Si le RdB est constitutionnel, sa levée ne peut pas être brandie comme une menace par le pouvoir en place. L’autre risque d’un RdB sur lequel l’État peut facilement intervenir serait alors le musèlement des gens. La population française tolérant déjà l’écoute de masse et un État d’urgence outrancier, instaurer trop rapidement le RdB rendrait les gens dépendant de l’État, et donc sans doute plus docile à certaines décisions de ce dernier.

Il doit être mis en place par paliers :

  • Si on donne du jour au lendemain 800 € par mois à chaque citoyen, on risque une baisse des salaires. En effet, les gens cherchant un travail pour compléter ce RdB seront plus enclins à accepter un boulot payé un peu moins cher, en sachant qu’au final ils gagneront quand même plus qu’avant. Un exemple : Albert cherche un poste de manutentionnaire en usine payé 1250 € net (salaire choisi arbitrairement pour l’exemple), soit plus que le SMIC qui est de 1143 € net. Si maintenant Albert a un RdB mensuel de 800 € du jour au lendemain, ça ne le dérangera sans doute pas d’être payé au SMIC, qui plus est sur un temps partiel à 80 % vu qu’il sait qu’il a besoin de gagner un peu moins mais sera quand même plus à l’aise financièrement. Ne nous trompons pas d’ennemis, le RdB ne soit pas entraîner une baisse des salaires : c’est à l’État français, un des champions du monde en la matière, de moins taxer les TPE et les PME.
  • Mis en place par paliers, les gens apprendraient à composer progressivement avec le RdB. Leurs habitudes ne changeraient pas de but en blanc d’un coup d’un seul, et ça minimiserait également les risques de réactions inattendues. En effet, beaucoup sont habitués à obtenir les choses avec difficulté. L’acceptation d’une grosse somme de façon inconditionnelle et régulièrement touche à des mécanismes intérieurs plus complexes qu’on ne le pense.

Il doit être accompagné :

  • Le RdB doit être une invitation à créer son autonomie financière. Il ne doit pas être présenté comme une fin mais comme un moyen. Par exemple, il permet à une mère au foyer (ou un père, ou même les deux) de travailler à temps partiel le temps d’élever les enfants. Il doit permettre à un entrepreneur de prendre des risques, en sachant que quoiqu’il arrive il aura un revenu d’assuré. Les gens doivent envisager le RdB comme une sécurité puis comme un bonus car il ne suffira pas à lui seul à mettre de côté pour obtenir une maison ou créer un plan retraite.
  • Le RdB doit être accompagné pour être accepté. Cela ne peut se faire qu’avec une grande campagne nationale d’information et la possibilité d’une écoute et d’un suivi des personnes que ça déstabiliseraient. Ca peut surprendre, mais pourtant c’est un problème réel qu’il ne faut pas ignorer. Ainsi, certaine personnes voudront, à contrario du point précédent, s’engager pleinement dans le monde associatif et on ne pourra que les y encourager mais en les invitant à ne pas se « brûler les ailes ». Dans le monde associatif il n’y a pas de cadre légal comme au travail. En conséquence, le « burn-out associatif » pourrait devenir un problème invisible mais bien réel.
  • Enfin, le RdB doit rester un choix, au moins au début. Qu’on le comprenne ou non, des personnes n’accepteront pas le RdB. Aussi doit-il être possible de renoncer au RdB sans attendre de contrepartie, avec la possibilité de revenir sur sa décision mais sans que ce soit rétroactif. Il n’y a qu’ainsi qu’on pourra faire accepter sereinement le RdB dans les mentalités.

Alors que le revenu de base s’installe rapidement dans les esprits, je vois d’ici venir qu’il sera la promesse de campagne d’au moins un candidat aux prochaines élections présidentielles. Ne nous laissons pas avoir par le chant des sirènes… Le revenu de base est un projet pour toute une décennie afin d’être réfléchi, pensé, adapté, instauré, amélioré et accepté. Nous avons beaucoup plus à perdre en acceptant que ce soit le projet d’un quinquennat.

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Sébastien DROUIN

Consultant en communication, designer graphique, blogueur, formateur, chroniqueur radio, catholic veggie, zèbre et électron libre. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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