L’homme est-il le sommet de la nature ?

S’il est un sujet qui fait débat depuis des siècles et des siècles, c’est bien celui de la relation et du rôle que l’Homme entretient avec son environnement qu’on appelle « nature ». Une bonne raison pour aborder le sujet, à l’occasion d’une dissertation.

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Depuis toujours, la relation de l’Homme à la nature est complexe. Cette relation concerne différents aspects (survie, économie, spiritualité, climat, chasse, culture, dimension culturelle, etc.) dont les curseurs d’importance – parfois liés les uns aux autres – ont évolué au fil du temps, des cultures et des civilisations. Cette relation est parfois spirituelle, comme pouvait l’être la relation des Égyptiens de l’Égypte antique, au travers de leurs multiples divinités agraires ; ou bien rationalisée et totalement objétisée, comme c’est le cas depuis l’époque des Lumières, au motif du progrès scientifique. Mais ces deux exemples ne sont pas exhaustifs, et on retrouve tout un ensemble de nuances et de positions, qui se recoupent ou s’opposent, malgré le fait d’être parfois issus d’une culture commune. Il nous est impossible d’aborder ici les tenants et aboutissants de toutes ces nuances, aussi me focaliserai-je sur une vision contemporaine de deux des différentes facettes du sujet.

La nature est un terme qui peut revêtir différents sens, bien que ceux-ci soient le plus souvent proches les uns des autres. Le Dictionnaire Encyclopédique d’Éthique Chrétienne[1] définit la nature comme « la totalité de ce qui existe (le monde, l’univers, les êtres vivants) ». Dans le cas qui nous concerne, on retiendra plutôt le sens couramment admis dans le contexte de notre époque, à savoir, «Environnement terrestre, en tant qu’il sert de cadre de vie à l’espèce humaine, qu’il lui fournit des ressources»[2].

Si cet environnement sert toujours aujourd’hui de cadre de vie, force est de constater que les civilisations humaines s’en sont éloignées à un tel point qu’on puisse considérer l’Homme comme étant un animal dénaturé[3]. En effet, l’Homme est le seul animal disposant de la capacité à outrepasser ce que son instinct naturel lui dicte, mais aussi du « privilège de croire en un principe supérieur », comme l’expose Platon dans Protagoras. Dans le premier cas, il semble légitime pour certains de penser qu’ils peuvent dompter la nature, comme on peut le faire avec presque n’importe quel animal. Dans le second, s’en remettre à un principe supérieur pourrait, au contraire, pousser à une position d’humilité vis-à-vis de la nature.

Enfin, chercher à répondre à la question du titre de l’article, c’est aussi définir ce que nous pouvons entendre par le terme « sommet ». Ce dernier mot peut faire allusion, de façon très terre-à-terre, à la chaîne alimentaire, à prendre de la hauteur, tout comme il peut nous renvoyer à une image de domination que d’aucuns considèreraient comme beaucoup plus impérieuse, sans nier les dangers de la nature. Il est intéressant d’observer que selon l’angle de vue que l’on adopte, la divergence des opinions s’articule autour du sens que l’on attribuera à ce mot plus spécifiquement.

L’Homme dénaturé, dompteur de la nature

Dans la Genèse, Dieu invite l’Homme à dominer la Terre (Gn 1,28) et nous allons voir que ce dernier s’y emploie à sa façon.

Au fil des millénaires, l’être humain a évolué au point de s’émanciper de sa condition animale. Parmi ce qui le distingue des autres animaux, on retrouve sa capacité à créer des outils élaborés et complexes, à amasser de nouvelles connaissances et à repousser ses limites et celles de la nature. Ainsi l’Homme s’est-il séparé de la vie animale, avec une détermination constante. « Les hommes se forment un tempérament robuste et presque inaltérable » nous rappelle Rousseau[4].

Mais plus encore, il s’est aussi émancipé du milieu naturel qui l’a vu naître. Par exemple, plus de la moitié de la population mondiale vit désormais en ville[5]. Et c’est sans compter ceux qui vivent dans un logement en zone rurale, les coupant eux aussi de l’environnement naturel, tout en leur apportant un minimum de confort. Voilà pourquoi nous pouvons envisager que l’Homme s’est dénaturé. Cette dénaturation n’est pas venue seule : elle a permis au progrès humain d’apparaître et de croître, ce qui a permis à cette dénaturation de se nourrir du progrès au fur et à mesure que celui-ci a crû. Le Pape François, dans sa critique de l’action de l’Homme sur le monde, admet que le développement des sciences modernes est motivé « par le désir de rendre l’humanité autonome et indépendante à l’égard de la nature, de lui donner les moyens d’en devenir « comme des maîtres et des possesseurs » (Descartes) »[6]. S’en affranchir, cela serait donc démontrer une supériorité. L’Homme se place au-dessus de la nature qui l’a vu naître. Il se voit ainsi à la place de l’élève un jour appelé à dépasser le maître.

Nous avons vu que le progrès technique, informatique, scientifique, des dernières décennies appuie l’idée de la montée en puissance de cette supériorité, par l’augmentation des connaissances et de la compréhension de la nature. L’Homme, grâce à la génétique, s’est d’ailleurs octroyé la capacité de se faire ingénieur du vivant. Dès cet instant, bien que les débats sur la bioéthique demeurent vivaces, l’Homme s’est mis à redéfinir ce qui est ou non nature. Après tout, face à l’existence du transhumanisme et des modifications génétiques, sur quels critères pourrait-on réellement dire de quelque chose de vivant qu’il ne fait pas partie de la nature ? Ou bien le terme nature devrait-il définir uniquement ce qui n’est pas né de la main de l’homme ? Alors dans ce cas, quid des nombreuses espèces d’animaux domestiques, issues de croisements eugéniques menés par l’Homme ? Et que dire des espèces qui, sans l’intervention de l’Homme en les protégeant confinées dans des parcs, seraient éteintes ? Ou bien des réserves naturelles elles-mêmes ? L’homme est dénaturé, mais pas hors de la nature.

Comme l’évoque René Dubois au sujet de l’Homme, « Il possède le privilège et la responsabilité de façonner son moi et son avenir »[7]. Malgré les modifications, bonnes ou mauvaises, que l’Homme a fait subir à la nature, elle reste le cadre dans lequel l’humanité évolue, même si elle s’est émancipée de celle-ci. Façonner son avenir ne saurait donc se faire sans la nature, puisqu’elle y vit.

L’Homme, par son action, redéfinit donc la nature en permanence et pour l’humanité toute entière. Bien que cette redéfinition ne fasse pas l’unanimité, sa réalité pourrait passer pour un état de fait. Et si des industries détruisent la nature, les interventions de l’Homme pour la préserver ou la modifier ont toujours été de nouvelles façons pour celle-ci d’exister. L’Homme dénaturé demeure ainsi un acteur de la nature. En cela, l’Homme serait donc au sommet de la nature, non d’abord comme un prédateur, mais comme son nouvel architecte.

L’Homme dénaturé, un animal inadapté

Rousseau, toujours dans son « Discours sur l’origine et les fondements des inégalités parmi les hommes », nous donne un bon exemple de la dénaturation de l’homme en y exposant la différence entre l’Homme sauvage et l’Homme moderne :

« Le corps de l’homme sauvage étant le seul instrument qu’il connaisse, il l’emploie à divers usages, dont, par le défaut d’exercice, les nôtres sont incapables, et c’est notre industrie qui nous ôte la force et l’agilité que la nécessité l’oblige d’acquérir. »

En substance, il expose donc aussi que l’Homme est encore plus inadapté à son environnement :

« Rien n’est si timide que l’homme dans l’état de nature, et qu’il est toujours tremblant, et prêt à fuir au moindre bruit qui le frappe, au moindre mouvement qu’il aperçoit. »

On peut alors se poser logiquement la question suivante : l’Homme a-t-il développé des outils de plus en plus complexes parce qu’il était doté d’une intelligence naturelle, ou est-ce parce qu’il est inadapté à son environnement naturel que son intelligence s’est développée, au fur et à mesure qu’il recherchait de nouveaux moyens d’évoluer dans cet  environnement qui lui était hostile ? Rousseau voit toutefois l’Homme comme étant doté d’une intelligence naturelle :

« Je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous. »

On peut donc, à ce stade, présupposer que son intelligence permit à l’Homme de compenser le fait que beaucoup de choses en lui le desservaient, tandis qu’il vivait à l’état sauvage. Platon évoque d’ailleurs ces faiblesses à sa façon, quand il raconte le mythe de Prométhée[8] :

« Dans cet embarras, Prométhée vient pour examiner le partage ; il voit les animaux bien pourvus, mais l’homme nu, sans chaussures, ni couvertures, ni armes »

Ce que Pascal, plus tard, redira avec des termes plus forts[9] :

« Qu’est-ce que l’homme à l’égard de la nature ? Un néant à l’égard de l’infini »

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature »

D’animal inadapté, il se serait donc fait animal dénaturé grâce à son intelligence, afin de trouver sa place au sein de la nature. Loin d’être en dehors de celle-ci, malgré ce que peut laisser penser son attitude, il continue donc de faire partie de la nature. En effet, si la nature l’a doté d’intelligence pour lui permettre de s’adapter, alors son évolution serait quelque chose de tout à fait naturel. Cette adaptation n’en fait pas pour autant le maître de la nature. Au mieux, un prédateur d’envergure pour de nombreuses espèces.

On le voit, l’animal inadapté et dénaturé a cherché à s’octroyer ce qui ne lui appartient pas. Pour autant, la pensée judéo-chrétienne, qu’on peut considérer comme l’un des fondements de notre civilisation, porte en elle un désaveu très clair de cette attitude, et ce depuis des millénaires. Dans la Bible, Dieu réfute très clairement toute prétention de propriété sur la Terre (Lv 25,23) :

«  La terre du Pays ne sera pas vendue sans retour, car le pays est à moi ; vous n’êtes chez moi que des émigrés et des hôtes ; »

Si « Nous avons grandi en pensant que nous étions ses (la Terre) propriétaires et ses dominateurs »[6], nous ne pouvons toutefois pas nous considérer comme les dominants de quoi que ce soit. Qu’un simple virus soit en train de mettre l’humanité toute entière à genoux, au moment où j’écris ces lignes, ne saurait être un meilleur rappel de la faiblesse de l’Homme, me semble-t-il. L’Homme, loin de dominer réellement quoique ce soit, serait donc en constante adaptation, justement parce qu’il est un être inadapté.

L’Homme, créature de Dieu, gardien de la nature

Mais alors qu’en penser ? L’Homme serait un bien piètre maître de la nature avec autant de faiblesses. Au mieux pourrait-on, de prime abord, le comparer à certains despotes, dont la mégalomanie ne serait qu’une dissimulation de sa faiblesse.

Mais comme le dit Rousseau, encore lui, ne concluons pas trop vite que l’Homme est naturellement méchant, au contraire. Dans « Dialogue : Rousseau juge de Jean-Jacques », celui-ci nous rappelle la chose suivante :

« La nature a fait l’homme heureux et bon, mais […] la société le déprave et le rend misérable. »

Ou comme on le lit souvent ici et là : l’Homme naît naturellement bon, c’est la société qui le corrompt. Et le fait qu’il se sache misérable n’est pas une fin en soi, bien au contraire, et Pascal nous l’explique très bien[10] :

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connait misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable […] C’est être grand que de connaître qu’on est misérable. »

Nous voilà donc avec un Homme bon, bien que dénaturé. Mais encore une fois, dénaturé ne veut pas dire hors de la nature. En ce sens, dans « Laudato Si », le Pape François paraphrase Benoît XVI en portant à notre attention que « le livre de la nature est unique et indivisible »[6]. Pour autant, il nous rappelle également que « N’importe quelle action sur la nature peut avoir des conséquences que nous ne soupçonnons pas à première vue ».

L’Homme a un impact évident sur la nature, mais s’il n’est ni son maître, ni une erreur due à son inadaptation, comment peut-il trouver sa place ? Qu’est-il par rapport à la nature ? Si l’on considère ces questions avec une approche purement factuelle de la nature, comme nombre de nos contemporains, alors c’est à l’Homme de déterminer lui-même sa place. Et pour l’y aider, la réponse se trouve peut-être du côté de l’anthropologie.

En conséquence, revenons à la Bible, et plus particulièrement au récit de la Genèse, texte d’importance et commun à énormément de cultures. Lors du récit de la Création, Dieu donne à l’Homme autorité sur les animaux en lui permettant de nommer ceux-ci (Gn 2,18-20). Or, nous savons que dans les cultures contemporaines à l’écriture de ce récit (Ve – IVe siècle av. J.-C.), invoquer le nom de quelqu’un ou quelque chose, c’est avoir un pouvoir sur lui. Par exemple, Dieu donne son nom aux israélites encore prisonniers de Pharaon, dans le Livre de l’Exode (Ex 3,14), afin qu’ils puissent l’invoquer, décider d’entrer en relation avec lui, mais pas le dominer. Maintenant, mettons ces quelques versets en parallèle de ceux où l’on peut lire que Dieu a demandé à l’Homme de prendre soin de la Terre (Gn 1,26.28) :

1.26 Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance, et qu’il soumette les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toute la terre et toutes les petites bêtes qui remuent sur la terre ! »

1.28 Dieu les bénit et Dieu leur dit : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! »

Le terme soumission n’a rien de despotique, sinon  il serait contraire aux valeurs chrétiennes. Il s’agit de dominer, mais avec prévenance et dévouement. Ancrés au cœur de différentes cultures, ces exemples me semblent être un fondement anthropologique lourd de sens : l’Homme n’a pas les pleins pouvoirs, mais d’abord une mission. Il a une responsabilité vis-à-vis de la nature, avec laquelle il doit entretenir une relation.

Le Pape François affirmera ce fondement également[6] en rappelant que « leurs devoirs à l’intérieur de la création […] font partie intégrante de leur foi », bien que le contexte initial de cette phrase concerne plus spécifiquement les chrétiens.

Ainsi, l’Homme misérable, dont l’inadaptation lui a permis de développer une forme de supériorité, est le gardien de la nature. Et un gardien, en tout temps et pour toute chose, a toujours eu pour rôle de protéger et préserver quelque chose de plus grand que lui. Voilà en quoi l’Homme est au sommet de la nature, c’est parce qu’il est le détenteur de cette responsabilité unique qui lui incombe, celle de protéger la nature.

Bibliographie

  • [1] Gaziaux, É., & Lemoine, L. (2013). Dictionnaire encyclopédique d’éthique chrétienne (Dictionnaires) (French Edition). Lonrai, France : CERF.
  • [2] NATURE : Définition de NATURE. (s. d.). Consulté le 18 2020, à l’adresse https://www.cnrtl.fr/definition/nature
  • [3] Vercors, J. (1975). Les Animaux Denaturés (Le Livre De Poche) (French Edition) (0 éd.). Paris, France : Le Livre de Poche.
  • [4] Rousseau, J. (2011). Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (Philosophie) (French Edition) (FLAMMARION éd., Vol. Partie 1). Paris, France : FLAMMARION.
  • [5] La Dépêche du Midi. (2018, mai 16). Population mondiale: 68% de citadins en 2050 contre 55% aujourd’hui. Consulté le 19 mars 2020, à l’adresse www.ladepeche.fr/article/2018/05/16/2798958-population-mondiale-68-citadins-2050-contre-55-aujourd-hui.html
  • [6] Bergoglio, J. M. (2015). Laudato Si’. Consulté à l’adresse www.vatican.va/content/francesco/fr/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si.html
  • [7] DUBOIS, R. (1972). Cet Animal si Humain. Paris, France : Hachette.
  • [8] Platon. (1998). Protagoras (Philosophie) (French Edition). Paris, France : Flammarion.
  • [9] Pascal, B. (2017). Pensées de Pascal (Classic Reprint) (French Edition) (§ 72, § 347). Amsterdam, Pays-Bas : Adfo Books.
  • [10] Pascal, B. (2017). Pensées de Pascal (Classic Reprint) (French Edition) (§ 348). Amsterdam, Pays-Bas : Adfo Books.

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René DROUIN

Consultant en communication, designer graphique, formateur, blogueur, catholique, metalleux, zèbre et électron libre. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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