Écriture inclusive : une offense à la langue française, mais qui soulève de bonnes questions

Vous l’avez peut-être vu passer en ce moment, tout le monde y va de son petit mot sur l’écriture inclusive depuis qu’un buzz a eu lieu sur le sujet. J’hésitais moi aussi à y aller de mon petit commentaire, puis j’ai fini par céder. Loin d’être favorable à cette façon d’écrire, je pense toutefois qu’il faut apporter un peu de nuance au débat.

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C’est le sujet qui a pas mal tourné cette semaine sur les réseaux sociaux : Hatier, éditeur de manuel scolaire, a publié un livre dont l’écriture inclusive (que je vais abréger Ec.Inc.) fait partie intégrante. Si la recherche d’égalité homme-femme peut être une noble cause, le fait que Hatier se permet d’outre-passer sa position (j’y reviendrai) n’est ni anodin, ni normal. Toutefois, après les nombreux avis pour et contre que j’ai pu lire ou échanger sur le sujet, je pense que ce buzz soulève de très bonnes questions. Loin d’accepter l’écriture inclusive qu’on nous propose, je pense que nous devons au moins creuser le sujet et chercher des solutions.

Le sujet ayant été maintes fois abordé du côté des pour comme des contre, je m’en vais vous proposer alors une petite réflexion apportant un peu de nuance au débat. Tout d’abord, quel que soit notre avis sur le sujet, entendons-nous déjà sur une chose : l’écriture inclusive ne fait pas l’unanimité, elle divise. Mais nous vivons en communauté, aussi, avant même d’envisager les questions soulevées par le sujet, trouver une solution qui convienne au plus grand nombre est une nécessité. Donc inutile de venir me vanter les pour ou les contre : il y a assez d’article sur le sujet.

L’écriture, la langue, traduit notre rapport au monde.  C’est un bien commun, à mes yeux peut-être même l’une des plus belles inventions de l’humanité. Changer l’écriture, c’est changer notre rapport au monde. Comme le dit très bien cet article, « chaque langue véhicule un rapport particulier au réel. » Ainsi, transformer la langue de Molière est une lourde responsabilité et on ne peut le faire avec pour seul outil nos bonnes intentions. Notre langue mérite mieux et plus que ça.

Dans le cas présent, une première chose me pose problème : elle est associée à un militantisme féministe qui tend quand même assez souvent à vilipender tout ce qui est masculin. Et sans tomber dans les raccourcis, il suffit de voir le nombre d’utilisatrices Twitter défenseuses de Ec.Inc. et s’affichant comme sujettes à la misandrie. Je ne tomberai pas dans ce piège, mais il faut appeler les choses par leur nom : l’Ec.Inc. est un outil de militantisme et de questionnement. Je ne suis pas là pour juger de ce fait, dans la mesure où l’on ne m’impose pas de lire mes livres en Ec.Inc. ni ne m’oblige à m’en servir. En tant que designer graphique féru de typographie, je lui préfère les normes de l’Académie Française, et l’histoire pourrait s’arrêter ici.

Mais, il y a un mais

Là où ça commence à me poser problème, c’est justement quand, en outrepassant sa position d’éditeur de manuel scolaire, Hatier commence à mettre l’Ec.Inc. dans la tête des gamins de façon insidieuse, tandis que l’école est chargée de l’instruction (c’est la loi qui le dit) et non de l’éducation (paradoxalement au nom du ministère éponyme). L’école a donc pour mission de transmettre des connaissances et non des idées. Elle n’a pas vocation à être un lieu de militantisme ou de changement sociétal (en théorie), sans que celui-ci n’ait suivi un certain cheminement par les institutions. Alors on peut reprocher à l’Académie française de n’être qu’un ramassis de vieux rabougris, mais nous avons besoin d’elle (comme du Sénat) pour éviter aussi de succomber à des effets de mode ou à des procès populaires. Je ne dis pas que c’est le cas de l’Ec.Inc., mais que ces institutions composées d’anciens, bien qu’imparfaites car humaines, sont des gardes-fous important malgré tout ce qu’on peut leur reprocher. Ainsi n’est-ce pas à Hatier ni aux enseignants de définir qu’elle sera la langue de demain. Ce rôle revient à l’Académie française qui, reconnaissons-le, a à se saisir de ce sujet afin d’imaginer une réforme du français, mais qui soit plus respectueuse de ce dernier.

Mais à raison, l’Ec.Inc. soulève des questions légitimes. Toutefois, la façon dont elle a été pensée manque de bon sens, d’après moi. Par exemple, que le masculin est en réalité neutre. On fait donc une mise en avant pour le féminin, en lui accordant plus d’importance. On pourrait très bien voir ça comme le fait que le neutre n’est alors considéré comme masculin qu’en certaines circonstances. Et en faisant preuve d’un peu de mauvaise foi, nous, hommes, pourrions très bien dire que nous souffrons d’être assimilé au neutre et souhaitons une masculinisation de la langue. Zen, je vous taquine. Bien heureusement, il en n’est rien, car les françaises en ont assez souffert il y a de ça quelques siècles lors de précédentes réformes de la langue.

Côté alternatives ?

Ce qui m’amène à regarder du côté des alternatives ! Saviez-vous qu’en français ancien, l’accord de proximité permettait d’accorder l’adjectif en genre et en nombre, avec le dernier nom, qu’il soit féminin ou masculin, singulier ou pluriel ? En gros, cela donnait : « L’habitant et l’habitante du village inscrites pourront prendre la parole lors de l’assemblée. » C’est alors une tout autre approche que je trouve plus subtile, plus intelligente, laissant ensuite choix à chacun la liberté d’être ou non galant (ou machiste, selon le point de vue) quant à quel genre on décide de citer en premier. C’est aussi une approche plus respectueuse de ma vue (trololo).

On pourrait légitimer l’action de Hatier, en voyant là une initiative qui cherche à faire bouger les lignes de façon à ce que l’idée soit généralisée ensuite. Mais il serait arrogant de croire qu’on peut décider pour les autres de remettre en question une langue de façon aussi artificielle. Car la langue française ne concerne pas que les femmes, quand bien même cette langue ne leur rend pas justice, elle concerne tout le monde. Aussi, j’estime aujourd’hui qu’on doit laisser parfois le dernier mot aux institutions quant-il s’agit de généraliser une mesure, car elles ont une capacité de prise de recul plus importante qui peut être parfois hors de notre portée : ce changement amorcé conviendra-t-il au plus grand nombre ou est-il une nécessité ? Y-a-t-il d’autre façon d’obtenir le même effet ? Car n’oublions pas la capacité d’acceptation des gens au changement, que la volonté d’un groupe n’est pas forcément adaptée et que pour atteindre un but, qu’il n’y a rarement qu’une façon de faire. Le problème de cet ouvrage, c’est qu’il outrepasse les institutions. Il s’immisce directement auprès des élèves. Sauf qu’avant d’en arriver là, un moyen de faire bouger les choses sur le sujet de l’écriture inclusive, ça serait de commencer par des livres présents dans les CDI ou les bibliothèques, et non dans les salles de classes. D’ailleurs, cette remarque ne vaut pas que pour l’Ec.Inc., que les manuels scolaires chient dans la colle n’est pas un fait nouveau. Mais ce n’est pas parce que certains se permettent de jouer au con que l’on doit se prendre pour des héros en faisant pareil. Sinon chacun fait ce qu’il veut et on ne s’en sort plus.

Un autre moyen de laisser plus de place au féminin dans la langue, c’est aussi de remettre au goût du jour les équivalences féminines de plusieurs mots : auteur/autrice, peintre/peintresse, philosophe/philosophesse. Ce qui ne serait pas déconnant quand on sait que spectateur à toujours eu spectatrice, par exemple. Quant à écrire tout ça, et bien il s’agit de prendre son courage à deux mains pour écrire proprement (sans déconner, bordel) : « les enseignants et les enseignantes » ou, si ça vous chante, « les enseignantes et les enseignants », en faisant l’accord mentionné plus haut en conséquence. Ajouter des points à tous les niveaux est totalement contre-productif et relèverai alors de la fainéantise d’écrire correctement si le français était réformé avec intelligence.

Et le meilleur dans tout ça, c’est qu’une réforme alternative de cet acabit (étudiée plus en profondeur, cela va de soi) serait lisiblement invisible, mais sensément marquante. Elle serait également beaucoup plus facile à mettre en place puisque la levée de boucliers serait minime. Ainsi cette alternative s’installerait progressivement et sereinement sans heurter les aficionados de l’apparence de notre langue, la ferait renouer avec ses racines sans la dénaturer, tout en y apportant un peu d’équité plus quelques adaptations propre à notre temps. Et quand des usages linguistiques ou des mots entre dans les mœurs, ils finissent bien souvent par être approuvés à terme par l’Académie française.

De l’eau dans nos vins

Pour que ça marche, ça demande une concession de la part des « deux camps ». À ceux qui sont favorables à l’écriture inclusive, de lâcher cet outil militant et de prendre le temps d’écrire des phrases en entier. À ceux qui sont contre, d’accepter la perfectibilité de notre langue, que l’écriture inclusive soulève des questions légitimes et qu’il vaut mieux pour notre langue française de la réformer plutôt que de la transformer. Et aux deux camps : qu’on n’avancera pas sans celui d’en face, donc inutile de chercher à le convaincre du contraire. Par contre, on peut tous bosser ensemble.

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Sébastien DROUIN

Consultant en communication, designer graphique, blogueur, formateur, chroniqueur radio RCF 22, catholic veggie, réac' et râleur positif. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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