Le contrat social est-il le garant de la liberté ?

C’est la question qui m’a été posée voilà peu et à laquelle j’ai donc apporté une réponse. Autant vous le dire, la personne qui a posé cette question n’a pas du tout aimé mes arguments, mais j’espère que cela nourrira votre réflexion !

Par soucis d’honnêteté, je publie cette réponse sans correction, avec les éléments qu’on lui a reproché. Pour ma part, après lectures des remarques qui m’ont été faites à coup de contre-arguments idéologiques, je persiste et signe dans ma réflexion. À vous de voir, désormais !

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Théorisé par Rousseau dans son ouvrage « Du contrat social » (1762), ce concept éponyme ne cesse d’alimenter depuis les orientations et les discours des hommes politiques. Que ce soit dans une volonté d’améliorer l’intérêt général ou pour justifier certaines privations pas toujours comprises de libertés, ce sujet mérite certainement que l’on s’interroge à nouveau dessus. Car si Rousseau voyait dans le contrat social une réponse à un problème fondamental, le recul que nous avons dessus, plus de deux siècles après la Révolution française, nous donne matière à réinterroger celui-ci dans le contexte d’aujourd’hui.

La liberté dont il est question au travers de la réflexion sur le contrat social revêt plusieurs formes, qu’il convient de résumer succinctement pour plus de clarté. D’abord, pour reprendre les termes de Thomas Hobbes dans « Léviathan » (1651), le droit de nature, ou jus naturale. Il s’agit de la liberté au sens le plus large qui soit : une liberté individuelle et sans limites. Hobbes nous parle également de la loi de nature, ou lex naturalis, qu’il définit comme le fait qu’il « est interdit aux gens de faire ce qui mène à la destruction de leur vie ou leur enlève le moyen de la préserver ». S’il ne s’agit pas d’une définition de la liberté en tant que telle, de cette notion découle la liberté de choisir au renoncement de sa jus naturale, afin de préserver la paix à l’échelle d’un groupe et donc se préserver soi. Le gain obtenu serait alors la liberté civile, qui s’avère limitée par l’intérêt général tout en permettant, d’après les auteurs sus-cités, de préserver – en en jouissant collectivement – de ce que chacun voudrait pour soi. Ce que Rousseau formulera en écrivant « on gagne l’équivalent de tout ce qu’on perd, et plus de force pour conserver ce qu’on a. ». Voilà ce qu’est, pour faire simple, la base du contrat social : un renoncement éclairé, vécu en communauté, pour s’assurer de la pérennité de sa vie et d’une part de ses libertés.

Mais encore faut-il que ce contrat soit passé entre personnes partageant la même éthique, les mêmes principes, la même culture, ou tout du moins que ces différents éléments n’entrent pas en opposition. Nous allons alors voir comment, d’un premier pas vers la liberté, le contrat social peut aussi être un appel au sacrifice. Cet écart, entre la liberté et le sacrifice, peut nous aider à comprendre celui qui se trouve entre la théorie et la réalité, mais aussi et surtout de voir comment ce terme a peut-être été travesti au fil du temps.

Le contrat social, premier pas vers la liberté

La liberté dont il est ici question est la liberté civile évoquée plus haut. Car finalement, quelle plus grande liberté que celle de pouvoir vivre librement ET en paix, sans avoir à se méfier de la façon dont autrui utilise sa propre jus naturale ? La liberté civile est donc le résultat de la rencontre entre la jus naturale et la lex naturalis. Mue par l’intérêt général, celle-ci évolue au fil des changements sociaux, économiques, culturels et religieux. C’est donc une liberté en mouvement, qui a l’avantage d’être flexible. Un avantage, car elle permet justement à chacun d’améliorer sa liberté civile.

Grâce au contrat social, chacun peut profiter de ce qu’il voulait pour lui-même dans la mesure où ça ne nuit pas à autrui. Ou comme le dit l’adage : la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Si ce n’est que le contrat social intègre l’idée qu’il s’agit d’un accord mutuel et consenti. Il n’est donc pas nécessaire d’avoir une éthique proche de la proposition du contrat social pour souscrire à celui-ci. Bien au contraire, il a l’avantage de permettre même aux plus grands individualistes et aux pires des égoïstes de jouir de leur liberté tout en préservant la paix de tous, et donc de facto de ladite liberté. Contrairement à l’éthique qui relève d’une démarche personnelle à laquelle on ne saurait pas nécessairement faire adhérer autrui, le contrat social semble apporter une proposition qui à l’avantage d’apporter un bénéfice factuel et mesurable pour tout le monde ou presque.

Au de-là de la liberté civile qu’il apporte, il crée ou entretient aussi les conditions requises pour qu’un espace de dialogue qui fait fi des différences puisse exister. Bref, le contrat social pourrait se définir comme un cercle vertueux en amélioration permanente.

Le contrat social, de l’appel au libre renoncement à celui du sacrifice

Le contrat social se veut être un appel au libre renoncement. Hobbes dit dans son livre : « que l’on consente, quand les autres y consentent aussi, à se dessaisir, dans toute la mesure où l’on pensera que cela est nécessaire à la paix et à sa propre défense ». En parallèle, Rousseau nous explique qu’il faut « trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne […], et par laquelle chacun, s’unissant à tous, n’obéisse pourtant qu’à lui-même, et reste aussi libre qu’auparavant ». Nous renonçons donc à user de notre pleine jus naturale, afin que puisse exister une sorte de lex naturalis mutuelle et de la liberté civile qui découle de ce choix. Mais la flexibilité de cette liberté civile a aussi des inconvénients. En effet, elle peut amener à exiger des uns de sacrifier toujours un peu plus de leur liberté civile au profit des autres. Le sujet de la fin de vie en est un bon exemple : en Californie, où l’euthanasie est légale, certains assureurs ne remboursent plus les traitements médicaux des personnes malades en phase terminale, mais prennent en charge l’injection létale. Dans cet exemple, c’est également la lex naturalis qui est remise en question. Ainsi, la liberté des uns à vouloir mourir de la façon dont il leur plaira impose aux autres une fin de vie qu’ils n’ont pas désirée. Le contrat social s’est donc cassé lui-même, car est venu un moment ou le fait d’avoir remis sa jus naturale à une autorité représentante de la communauté à finalement causé du tort à une partie de ladite communauté. Ou comme le disait plus familièrement Jacques Brel : « Mettez 11 imbéciles d’un côté, 10 philosophes de l’autre. Les imbéciles l’emporteront. C’est ça la démocratie. »

Or le contrat social ne semble pouvoir s’établir que dans un espace de dialogue. Au premier abord, un système républicain et démocratique semblerait être le lieu idéal pour que le contrat social puisse exister. Mais si les représentants du peuple ne se font plus arbitres et défenseurs dudit contrat, quelle confiance avoir en celui-ci ? Le libre renoncement devient alors un chèque en blanc, donné en répondant à un appel au sacrifice.

Le contrat social, de la théorie à la réalité

Finalement, nous constatons que de la théorie à la mise en pratique, il y a une chose que le contrat social ne prend pas en compte : la dimension faillible de la nature humaine. Si la proposition ne saurait être refusée de prime abord, elle n’est pas aussi idéale qu’elle en a l’air. En effet, à moins que chaque partie ne partage finalement a minima une éthique commune, alors chacun ne sera pas nécessairement prêt à remettre les mêmes parties ou les mêmes proportions de sa jus naturale, et ne voudra pas forcément en tirer les mêmes bénéfices. À cela pourrait-on répondre que nos gouvernements sont justement les garants du contrat social, or l’exemple cité plus haut montre que ce n’est aujourd’hui pas le cas. Sans chercher à juger ceux-ci, le simple fait que nous soyons humains, avec nos histoires respectives, nos expériences de vie, nos aspirations, suffit à expliquer pourquoi les conditions dudit contrat ne sauraient faire l’unanimité et que ses gardiens ne sauraient assurer pleinement leur rôle. Finalement, le contrat social me semble plus être devenu un pastiche pour déguiser le fait que nos libertés nous ont été partiellement retirées. A contrario, un régime autoritaire ou une monarchie absolue sont finalement bien plus compatibles avec la notion de liberté. Car s’ils n’en sont pas des garants (ce qui est toutefois discutable pour une monarchie), ces régimes imposent un autre contrat qui nous fait revenir à une liberté sartrienne, en situation. Nous n’avons pas besoin de remettre notre jus naturale, puisqu’elle est contrainte de facto : elle existe donc toujours, bien que diminuée, car elle n’a pas été remise dans un libre consentement. Le contrat social, quant à lui, ne semble plus donner qu’une illusion de liberté civile. Il sera, certes, facile de trouver bien des régimes où cette liberté civile n’existe pas, mais cela ne justifie pas pour autant ce qui s’apparente – le terme est peut-être un peu dur – à de la novlangue.

Dans son discours du 11 novembre 1947 à la Chambre des communes, Winston Churcill dit de la démocratie – pour la défendre – qu’elle est « le pire des systèmes, à l’exclusion de tous les autres. » Il semblerait que l’on puisse en dire autant du contrat social.

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René DROUIN

Entrepreuneur, blogueur curieux de tout, catholique, crypto-trader, THPI. Je mange du gauchiste au petit matin. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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