Nouvelle #7 : Bulle temporelle

Dans un futur proche, une jeune femme est devant un dangereux dispositif d’une technologie révolutionnaire qu’elle doit arrêter. Si elle réussit, le monde dira adieu au capitalisme. Si elle échoue, l’humanité pourrait bien être renvoyée à l’âge de pierre ou finir happée par un trou noir.

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Aujourd’hui, nous allons nous intéresser à Tessa Singh. Cette jeune femme a quelque chose de fascinant, car quoiqu’il se passe nous en arrivons toujours à ce moment fatidique. C’est comme si elle était un point fixe dans le temps. Pour comprendre de quoi il en retourne, un bond de près d’un siècle et demi dans le futur s’impose. En l’année 2154, Tessa est une brillante jeune femme de vingt-neuf ans et tandis que je vous raconte cette histoire, elle s’apprête à réaliser un acte qui pourrait impacter l’humanité tout entière. Avec son équipe d’intervention, ce soir elle vient de réussir à s’introduire au cœur du centre de contrôle du GQCE. En français, on pourrait traduire ça par Collisionneur Géant Quantique de l’Équateur, mais les gens lui préfèrent à tort l’appellation simpliste de bulleur temporel.

Prenons l’exemple d’une bulle de savon. C’est un peu plus difficile d’en faire à mon époque, à cause de l’air saturé en pollution nous obligeant à sortir sous oxygène, mais je ne pense pas me tromper en disant que vous avez déjà créé des bulles de savon en soufflant au travers d’un anneau de plastique. Et bien, imaginez une technologie permettant de créer des bulles temporelles, c’est-à-dire de pouvoir conditionner la vitesse à laquelle le temps s’écoule dans un lieu précis. Voilà ce que permet le GQCE.

Au début du XXIIème siècle, les scientifiques du CORQ vont mettre en place une immense installation faisant le tour de la terre, au niveau de l’équateur. Ah pardon, c’est vrai que vous vivez au XXIème siècle. Pour faire simple, le CORQ sera à l’ONU et à la physique quantique ce que le CERN était à l’Europe et au nucléaire. Après les découvertes importantes faites en la matière, le gouvernement mondial de 2095 actera la création du CORQ. Par la suite, une équipe de scientifiques mettra au point le GQCE afin de créer artificiellement des particules exotiques. Ce programme sera autant un échec qu’une immense réussite pour l’humanité. Un échec, car l’effet obtenu ne sera pas du tout celui escompté. Une réussite, car bien malgré eux ces scientifiques parviendront à créer une bulle temporelle : un espace délimité dans lequel le temps s’écoule différemment. Forcément, comme cet effet sera imprévu, la première bulle temporelle causera quelques problèmes au CORQ. Ces savants fous seront coupés malgré eux du reste du monde, dans une bulle où le temps s’écoulera environ soixante-dix fois plus vite. Une journée hors de la bulle représentera plus de deux mois pour eux. Le décalage sera si grand qu’il leur sera impossible de sortir de la bulle sans causer de graves dommages à leurs corps. Vous vous en doutez, un tel événement aura eu un retentissement mondial. Après une semaine dans le flou total, des experts finiront par comprendre ce qui se passe dans la bulle. Une solution sera rapidement trouvée afin de ravitailler les personnes à l’intérieur. Au bout de six mois, la bulle sera enfin désactivée. Les scientifiques se trouvant à l’intérieur, quant à eux, auront passé trente-cinq années dans la bulle à chercher une solution.

L’histoire pourrait s’arrêter là, mais l’ONU verra dans cette possibilité un potentiel énorme. Le projet sera donc repris et modifié : l’idée sera de créer autant de bulles temporelles qu’on le souhaite, en ciblant des zones géographiques bien précises, de différentes tailles et le tout sur demande. Là encore, vous vous en doutez, un tel projet n’aura pas que des soutiens au sein du monde scientifique. Mais sociologues, philosophes, anthropologues et politiciens s’en mêleront aussi, car les implications seront énormes, vous allez pouvoir le constater.

Au terme de quelques années de recherche, une nouvelle équipe de scientifiques, avec quelques membres de l’équipe initiale, atteindra cet objectif. Celui qu’on appellera très rapidement le bulleur temporel verra le jour. Il suffira d’entrer des coordonnées, d’ajuster les paramètres de puissance permettant de définir la taille de la zone et la durée d’écoulement du temps, d’appuyer sur un bouton et le tour sera joué. Et c’est là que les choses commenceront à échapper à tout contrôle. Si vous imaginiez que la poursuite du GQCE sera motivée par des intentions altruistes, détrompez-vous. Ce sera sans compter l’équipe de direction du projet, qui verra rapidement une occasion en or d’actionner la pompe à dollars. Bien avant les philosophes et autres universitaires, les possibilités d’un tel pouvoir seront rapidement comprises par ceux qui se trouveront en première ligne du projet.

Ainsi, les grandes entreprises seront les premières à qui on proposera d’acheter des baux temporels. Contre une somme d’argent astronomique, elles feront alors augmenter la vitesse d’écoulement du temps sur leurs sites de production. Cela permettra ainsi de faire s’enchainer beaucoup plus d’équipes et d’accélérer les chaines de production pour répondre à la demande. Tandis qu’à cette époque le monde comptera plus de quinze milliards d’habitants, la demande en certains produits sera tellement forte que l’absence de capacité des industriels à y répondre correctement sera une source de pauvreté pour certaines populations. D’un coup d’un seul, les entreprises disposeront d’un tel pouvoir que le gouvernement mondial signera l’abrogation du revenu de base pour pousser les gens à se rendre au travail et remplir ainsi les effectifs.

Mais pendant un temps, il n’y aura aucune loi pour administrer les écarts temporels en dehors des bulles et dans les bulles. Les ouvriers devront donc redoubler d’efforts. Au début du XXIIème siècle, la durée légale à respecter entre une fin de poste et une prise de poste sera de huit heures. Sauf qu’en dehors de certaines bulles, il ne se sera écoulé qu’une demi-heure. Les plus nécessiteux trouveront des planques afin de vivre sur place et profiter ainsi d’un temps de repos réparateur. Ce qui, vous vous en doutez, posera rapidement différents problèmes. Comme la situation sera de moins en moins tenable, un moratoire verra le jour sur les bulles temporelles. Ce moratoire permettra d’imposer deux choses. La première, une correspondance des temps de repos hors des bulles avec celui dans les bulles. Les ouvriers pourront de nouveau rentrer chez eux et prendre le temps de se reposer. La seconde, une limitation du coefficient maximal de multiplication ou de division de l’écoulement du temps.

Car oui, certaines entreprises, quant à elles, demanderont des baux temporels afin que le temps s’écoule moins vite au sein de leurs murs. Si le fait que des entreprises de loisir seront les premières à l’intégrer ne surprendra personne, tous les grands centres commerciaux, les casinos, les restaurants sur-étoilés et j’en passe demanderont eux aussi leur bail temporel. Ainsi, les gens pourront prendre leur temps. Lors de l’unique jour de repos hebdomadaire que permettra le droit du travail, les plus aisés passeront parfois vingt fois plus de temps dans un superbe centre de vacances sous bulle temporel, tandis que les plus pauvres parviendront à s’en offrir deux ou trois. Le problème qui se posera est que les plus aisés passeront finalement plus de temps dans des bulles temporelles à temps ralenti que dans des bulles temporelles à temps accéléré. Ils perdront alors en termes de compétences professionnelles et n’auront plus la même implication pour leur travail, la moindre heure de repos pouvant être transformée en une journée. Les entreprises se mirent à perdre en capacité décisionnelle, managériale et en innovation. Le moratoire mettra un coup de frein aux abus des uns et des autres.

Puis la société finira par trouver une espèce de demi-équilibre, partagée entre un sentiment de normalité, mais ponctuée d’un grand nombre de nouvelles situations. Les gens vivront tellement en décalage les uns des autres que les luttes sociales ne parviendront plus à s’organiser et finiront par n’être que des bruits de fond sans aucun poids. Le temps sera devenu le nouveau canapé.

Ainsi, le travail deviendra le seul lieu de socialisation pour la grande majorité des gens. À tel point que de plus en plus d’entreprises opteront pour la construction de campus d’entreprise. Bien que situés hors des bulles temporelles accélérées, ces campus offriront aussi des commerces et espaces de loisir en temps accéléré coordonné. Cela permettra aux gens d’avoir un semblant de vie sociale, tout en s’assurant de leur dépendance à l’entreprise. Les gens ne vivront plus que d’une bulle à l’autre. Le capitalisme aura gagné.

Et c’est là qu’intervient notre ami Tessa. Voilà un moment que j’observe son petit groupe de bioconservateurs d’extrême gauche à se préparer à agir contre le bulleur temporel. Ce soir, après avoir réussi à neutraliser les vigiles et à désactiver les alarmes, ils ont réussi à s’introduire dans le centre de contrôle du collisionneur. Leur objectif est simple : éteindre celui-ci et le rendre inutilisable pour longtemps. Je dois reconnaitre qu’ils ne manquent pas de suite dans les idées. Leur plan est simple : désactiver le GQCE, puis faire brûler intégralement l’installation. Provoquer un incendie de quarante mille kilomètres de long, il faut admettre que c’est audacieux. Mais ne désactive pas le collisionneur qui veut. On parle quand même d’un appareil touchant à la physique quantique. Se contenter de couper le courant risquerait de causer de gros dégâts. Mais Tessa n’est pas n’importe qui. Ingénieuse en physique quantique de formation, cette dernière a tout simplement fait ses armes au CIT, l’institut d’étude du CORQ.

À l’heure où je vous parle, à mon époque j’entends, elle est en train de pianoter sur l’écran holographique de son poignet. Après s’être connectée au serveur de contrôle du bulleur temporel, elle doit maintenant passer par toute une série de procédures pour désactiver celui-ci, sans commettre la moindre erreur. Une seule erreur pourrait empirer la situation. Parmi ces risques on trouvera celui de bloquer définitivement toutes les bulles temporelles existantes ou de provoquer une impulsion électromagnétique à échelle mondiale, ce qui aura pour conséquence de mettre hors service l’intégralité de l’électronique de la planète. Il y a aussi le risque de créer un trou noir, rien que ça. Il est certain que le collisionneur sera devenu inutilisable, mais vous imaginez bien les conséquences que ça aura.

Malheureusement pour Tessa, je crains que rien de tout cela n’arrive et qu’elle ne puisse terminer quoique ce soit. Car ce qu’elle ne sait pas, c’est que quelqu’un œuvre dans l’ombre depuis très longtemps pour l’empêcher de réussir. Une personne déterminée à ne pas céder une seule once du pouvoir qu’elle a acquis grâce à cette technologie. Une personne qui espère bien couler ses derniers jours comme bon lui semble. Cette personne se dresse contre le groupe de Tessa à chaque tentative, en espérant l’anéantir tout en sauvant le collisionneur. Oui, vous avez bien lu : à chaque tentative. Mais Tessa n’en a pas connaissance. Car il y a une chose que je ne vous ai pas dite. C’est qu’au cours de ces trente-cinq années bloquées dans la toute première bulle, les scientifiques n’ont pas fait que travailler à une solution pour s’en sortir. Au gré des tâtonnements, l’un d’eux a mis au point une technologie qui fera l’objet du plus grand secret chez ceux qui en auront connaissance. La possibilité de créer une bulle temporelle allant à contresens du temps puis capable de revenir à son point de départ. Ou pour le dire autrement, j’ai inventé le voyage dans le temps. C’est d’ailleurs ce qui me permet de vous parler aujourd’hui. Et je compte bien couler mes derniers jours comme bon me semble et, accesoirement, sauver le monde d’une catastrophe quantique.

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René DROUIN

Consultant en communication, designer graphique, formateur, blogueur, catholique, metalleux, zèbre et électron libre. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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