Nouvelle #3 : Masque bleu

Dans l’un des livres sur lesquels je travaille, il y a un personnage bien particulier. Et si ce livre racontera sa dernière enquête, voici l’histoire de la toute première qui, bien qu’éloignée de son domaine de prédilection, lui donnera le goût de l’investigation.

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Mai 2008, j’ai 21 ans et je viens de foirer mes études. Enfoiré de correcteur, je lui aurai bien fait bouffer son stylo par le canal lacrymal. Je le savais d’avance : c’était tout ou rien. Et là je viens de me manger un moins que rien. Dur. Devant moi, plusieurs choix possibles. Faire une fac de lettres pour finir prof de français ? Sans moi. L’informatique ? Why not… Monter ma start-up avec un projet bidon pour disrupter la croquette pour chien ? Reprendre des études sur un nouveau cursus ? Aucune idée… Les darons alimentent grassement le compte en banque jusqu’en Septembre depuis leur île. Ca me laisse quatre mois grand max pour y penser. En plus il va faire beau. Il n’y a plus qu’à prier pour qu’une idée lumineuse apparaisse.

J’arrive à ma résidence étudiante et j’y trouve devant mes voisins réunis dans un curieux regroupement, façon assemblée générale de l’UEF. L’union des énergumènes fébriles. On devrait rétablir les jeux du cirque de la Rome antique et les regarder se battre pour un BigMac après les avoir affamé trois jours. La démocratie, c’est quand ça les arrange. Bon, qu’est-ce qu’ils ont à se regarder en chiens de faïence autour d’un colis ? On a abandonné des chatons devant la porte et on doit décider de qui va s’en débarrasser ?

Je m’incruste. “Qu’est-ce qui se passe ?”. Le concierge prend la parole : “Ce drôle de colis a été déposé ce matin, sans adresse dessus. Il était en haut des boîtes aux lettres avec simplement écrit dessus d’en prendre soin”. Le colis semble avoir été volé aux archives du Louvre. De la taille d’un ballon de basket, un papier si vieux qu’on se demande comment ça se fait qu’il n’est pas déchiré, suffisamment de poussière pour s’inquiéter de la présence de maladies inconnues, le tout ficelé avec une vieille cordelette. Chose curieuse : s’il n’y a pas d’adresse, il y a pourtant suffisamment de timbres affranchis collés pour que le colis puisse faire deux fois le tour du monde.

Bon, je vais couper court parce qu’on va y passer la soirée autrement. “Écoutez, laissez-le là haut, attendez une semaine et si personne ne vient le chercher ramenez-le à La Poste”. Le concierge propose quant à lui de mettre un mot à la place du colis et de conserver celui-ci chez lui, afin d’éviter qu’il soit volé. L’idée convient à tout le monde. Fin de l’histoire, je peux enfin poser mes affaires puis aller au bar pour fêter mon raté.

***

Vous croyiez que c’était terminé ? Moi aussi, mais il semblerait que non. Là je suis devant chez moi, après avoir pris une cuite digne d’un iranien découvrant l’alcool à l’occasion d’un programme Erasmus Plus. Ca décape sévère. Mais je décuve vite fait, voyant les gyrophares bleues des flics et des pompiers. Petite frayeur au début, repensant à quelques conneries d’ado liées au piratage informatique. Mais la présence des pompiers me fait penser que ce n’est pas ça. J’espère qu’un voisin ne s’est pas jeté du toit. C’est arrivé dans la résidence d’une amie, ils ont dû attendre trois jours qu’une équipe de nettoyage viennent décaper devant leur résidence. Le genre de truc qui te donne le bourdon.

Je m’approche pour comprendre ce qui se passe et surtout pour pouvoir rentrer chez moi afin de me coucher. Des pompiers sortent le concierge sur un brancard et le chargent dans leur camion. On m’explique qu’il a été retrouvé avec un vieux masque en metal sur le visage et qu’il est actuellement dans le coma. Apparemment, il aurait fait une attaque cardiaque. Je fais rapidement le lien entre le masque et le paquet qu’on a reçu et j’en viens à supposer que l’animal s’est dit que ça coûterait sans doute rien de l’ouvrir. Beau modèle d’exemplarité. Apparemment c’est sa voisine du dessus qui l’a entendu crier et qui a appelé les secours. Je me faufile entre deux armoires à glace bleues marines afin de pouvoir rentrer, je passe devant la porte du concierge, grande ouverte. On peut y voir le colis déballé sur une table en formica noir. Curieux concernant le contenu du colis, je jette un œil rapide… Pas de masque. La voisine bien intentionnée l’aurait ramassé au passage ? Bof, pas mon problème. Allez hop, au pieu.

***

Et merde. Qu’est-ce qui lui arrive à celle-là ?! Elle s’est enfin trouvée quelqu’un pour la faire grimper au plafond ?! La loose. Cinq heures du matin, une gueule de bois façon baobab, à mon avis il est plus probable qu’elle ait un problème. Je m’habille rapidement et je déboule dans les escaliers pour aller voir ma voisine du dessous qui vient de crier. Je frappe, personne. Je rentre dans l’appartement et j’y trouve ma voisine étalée au sol, le fameux masque à côté d’elle. J’appelle les secours et j’embarque le masque avant que ces derniers ne débarquent.

Les gendarmes rappliquent et forcément, deux malaises dans la même nuit dans le même immeuble, ça pose question. Je ne leur dis rien au sujet du masque, car je trouve la coïncidence un peu trop frappante. Ayant l’esprit scientifique, je déteste les coïncidences, mais je déteste encore plus quand elles restent sans réponse. Si je laisse les bleus se charger de ça, je ne connaitrai jamais le fin mot de l’histoire.

Une fois les formalités faites, je monte dans mon appartement et plutôt que de me recoucher, je m’assoie à mon bureau pour y regarder le masque de plus près. C’est vraiment un bel objet. En métal, celui-ci est pourtant d’une belle couleur bleue sombre. Les années semblent lui avoir fait perdre ses reflets, mais il est en très bon état. Il a aussi la particularité d’avoir une inscription en cyrillique de gravée au niveau du front. Je m’apprête à mettre le masque sur mon visage, mais je me ravise en repensant au fait que suite à ça, pour mes deux voisins, ça s’est conclu en malaise cardiaque. Pas de conclusion hâtive, mais je vais éviter les risques inutiles.

Bon, je ne vais pas me rendormir de toute façon. Parti pour parti, regardons sur le web ce qu’on peut trouver.

***

Rien à faire. Voilà une semaine que je planche sur ce mystère et que dalle, nada, zéro. Impossible de savoir d’où ce foutu masque peut venir. Je suis allé voir un copain étudiant en biochimie pour tâcher de faire quelques analyses. D’après lui, ce masque est composé d’un alliage qui n’avait encore été jamais vu jusque là et qui serait à l’origine de sa belle couleur bleue. Rien d’extra-ordinaire autrement concernant cet alliage, en dehors du fait qu’il semble difficile à obtenir.

L’avantage d’être à la fac, c’est qu’on a nos entrées dans tout le campus. Après avoir traversé celui-ci, croisé deux jongleurs et un amateur bien trop chevelu de diabolo, j’ai pu rejoindre un bon pote qui, quant à lui, étudie l’histoire. Au préalable, j’ai réalisé une impression 3D du masque avec une imprimante 3D de la fac. Le rendu est approximatif, mais ça devrait faire l’affaire et éviter d’autres ennuis : mon pote biochimiste a eu la même idée que mes deux voisins, malgré ma mise en garde. Et bien ça n’a pas loupé : attaque cardiaque après avoir mis le masque, coma profond depuis. C’est dingue cette manie de vouloir mettre un masque sur notre tronche quand on en voit un. Mais du coup, il n’y a plus de doute possible. Sylvain, c’est son nom, devait également analyser une substance étrange découverte à l’intérieur du masque. Forcément, vu son état, ça va être un chouïa compliqué.

J’ai toutefois pu déchiffrer les inscriptions en cyrillique après de longues recherches sur Internet. Il s’agit d’un vieux dialecte ukrainien. Une vraie galère pour comprendre ce qui est écrit. En gros, ça dit que le porteur du masque sera maudit sur plusieurs générations. Le truc classique quoi. J’en viens à me demander si ce n’est pas une caméra cachée ou un délire du genre, mais l’état de santé de mes deux voisins et de Sylvain est là pour me rappeler que ce n’est pas le cas. Il faudra que j’aille voir s’ils se portent mieux.

Voilà Albert, peut-être qu’il saura où chercher pour en savoir plus au sujet du masque. Il est sympa Albert, mais pas de bol pour lui, à chaque fois que je le vois, à cause de son prénom et de ses boucles blondes, j’ai la musique d’Albert le Cinquième Mousquetaire qui passe dans la tête. On cause cinq minutes, les formules de politesses habituelles, puis  je rentre dans le vif du sujet. Comme je m’en doutais, il accroche direct et repart avec l’impression 3D du masque et quelques photos de l’original. Il est tellement excité qu’on dirait un joueur de Fort Boyard devant une énigme du Père Fourra.

***

Deux mois que le sujet me prend la tête comme la guillotine l’a prise à Robespierre. À part des bribes d’infos ici et là, pas grand-chose. La seule certitude que j’ai, c’est que ce masque n’a rien d’ukrainien, c’était uniquement pour le folklore. Mon mousquetaire semble toutefois patiner un peu moins que moi, remontant petit à petit une piste, aux dernières nouvelles. En attendant, je me décide enfin à prendre le temps d’aller rendre visite aux trois comateux.

Une fois sur place, les médecins refusent de me dire quoi que ce soit. Je ne suis pas de la famille. Je finis par croiser la famille de Sylvain, qui accepte de m’en dire plus. D’après les toubibs, il n’y a aucun signe d’amélioration. Ca ressemble aux effets de certaines neurotoxines, mais ils ne parviennent pas à détecter celle-ci. Ils sont aussi incapables de prédire s’il y a des chances que l’un d’eux se réveille un jour. C’est la merde. Je m’abstiens de leur parler de cette histoire de masque. Non par lâcheté, mais parce qu’à ce jour, je n’ai aucun élément pour expliquer d’où vient réellement le problème.

Je sors du CHU et mon portable sonne. Ma sonnerie me dit qu’il s’agit d’Albert. Oui, j’ai osé mettre ça comme sonnerie pour lui. Albert a enfin pu avoir une explication concrète, on se retrouve dans le centre-ville pour qu’il m’expose tout ça.

***

Nous y voilà. Une bière, en terrasse d’un troquet, il fait beau, et je suis sur le point d’avoir la conclusion à une histoire qui va enfin cesser de m’obséder. C’est plus fort que moi. Face à un mystère, il faut que je comprenne. Ca m’a d’ailleurs valut quelques problèmes dans le passé. Je laisse donc Albert m’expliquer le fruit de son travail. Je ne l’ai pourtant pas forcé, mais on dirait que ce sujet l’a autant pris de passion qu’à moi. De fil en aiguille il a fini par trouver un spécialiste, un enseignant-chercheur en histoire d’une autre fac en France, qui a accepté de l’éclairer sur le sujet.

Tout d’abord, il me confirme que le masque ne vient pas d’Ukraine, mais d’Autriche. Il date du 15ème siècle. Ce masque a été conçu pour tuer sans laisser de trace et était l’arme de prédilection d’un couturier de bals costumés. Bien que disposant d’une petite fortune personnelle, les affaires de ce Sweeney Todd de Bohême n’étaient pourtant pas au beau fixe. En apparence, puisque son vrai travail lui venait de personnes aux intentions douteuses. Le procédé était simple : une personnalité importante organisait un bal auquel elle invitait aussi la personne à éliminer. Notre gaillard opérait alors de deux façons : soit il livrait ses costumes sur place et les gens se changeaient après leur arrivée, soient les invités étaient orientés vers son commerce pour s’habiller. Et évidemment, c’est à la victime qu’on proposait le costume auquel le masque était assorti. La victime décédait généralement en quelques heures et personne n’y était pour quoi que ce soit.

L’intérieur du masque était tout simplement recouvert d’un poison particulièrement dangereux et ce dernier aurait, suppose-t-on, perdu de ses effets avec le temps. Ce qui pose question, c’est la résistance du poison au fil des siècles qui, bien qu’atténué, semble toujours efficace. Ensuite, le folklore a fait le reste. Le masque était maudit, car hanté par la première personne ayant décédée après l’avoir porté. Et évidemment, cette malédiction se serait atténuée avec le temps. Du folklore quoi.

Sachant cela, il ne me reste plus qu’à ramener le masque à l’hôpital en espérant qu’on puisse trouver un contre-poison adapté. Je règle nos verres et remercie le copain pour ses recherches. Je vais enfin pouvoir dormir. Sur le chemin du retour, coup de fil du paternel de Sylvain : mon Lavoisier préféré s’est réveillé et apparemment, mes voisins aussi. Je me hâte de rentrer pour récupérer le masque et ensuite je file au CHU.

***

Mais bordel… Où est-ce qu’il est ? C’est à n’y rien comprendre. Je viens de rentrer chez moi et… plus rien. Mais ça c’est fort quand même ! Tout ce que j’avais de relatif au masque a disparu. Mes notes, mes impressions, tout. Et pourtant, aucune infraction. Je fais tomber trois mois de publicités entassées, en cherchant le masque. Et merde. Je ramasse le tout à la hâte pour tout envoyer dans le vide ordure. C’est quoi ce flyer par terre ? Allez hop, poubelle. Tiens… Master de journalisme d’investigation. Intéressant, on verra ça plus tard. Bon, voyons ce que j’ai dans l’ordi… Mais non d’un chien, tous mes fichiers ont disparu également ! Coup de fil d’Albert… “Quoi, toi aussi ?!” Toutes les recherches qu’il avait collectées, hop, envolées comme l’aurait fait une mouche depuis le cul d’une vache. Plus aucune trace. Même l’impression 3D du masque s’est volatilisée. On est pas dans la malédiction là, c’est du pur délire ! Cette histoire n’a pas fini de m’obséder, ce n’est pas cette nuit que je vais dormir.

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Sébastien DROUIN

Consultant en communication, designer graphique, blogueur, formateur, chroniqueur radio, catholic veggie, zèbre et électron libre. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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