Nouvelle #2 : La dernière survivante

Une survivante… La dernière représentante de son peuple, erre dans un environnement hostile après que les siens se soient fait décimer par un ennemi invisible. Elle nous livre alors ces derniers instants, ses peurs, ses pensées, dans cette courte nouvelle à la fin inattendue.

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Fait chier. Voilà trois jours que je n’ai pas mangé. Tout ce que j’ai pu obtenir, c’est quelques gorgées d’eau descendant d’un immense tuyau. Le sol est froid, plat et je n’ai pas vu l’ombre d’un brin d’herbe, d’une plante ou d’un arbre. Rien. Il y en a bien quelques-unes de suspendues, là haut, sous la verrière d’un haut bâtiment, mais difficile à atteindre dans mon état. Le soleil est moins présent depuis que j’ai passé le long tunnel, comme si le monde s’était endormi entre le moment où j’y suis entrée et celui où j’en suis sortie.

Pourtant ce territoire n’est pas inhabité. Il appartient aux géants, que l’on ne croisait qu’occasionnellement par chez nous. On nous a toujours dit de ne jamais nous rendre sur ce territoire pour aller chercher de la nourriture, que non seulement il n’y avait rien à récupérer, mais que ce lieu était dangereux. Franchir le long tunnel et tout notre peuple serait maudit. Voilà ce que nous disaient certains anciennes. Jamais notre peuple n’a connu de problème auparavant. Nos anciennes tenaient ces propos de survivantes de peuples ennemis, ayant fini par arriver chez nous et ayant parlé avant que nous ne les exécutions. Foutaises, pensions nous.

Depuis que la forêt avait été décimée par les géants l’année dernière, il nous fallait une nouvelle source de nourriture. On a été pragmatique : plus c’était proche, moins il y avait de risque. On a envoyé balader nos anciennes et on a franchi le long tunnel. Il faut dire qu’on a un peu pris peur au début : les géants ont dressé des félins immenses pour garder leur territoire. Un seul de leur croc fait près d’une dizaine de fois ma taille… Je vous laisse imagine le volume de l’animal ! Mais curieusement, ceux-ci semblaient totalement nous ignorer, préférant chasser ce qui vole plutôt que ce qui marche. Tout en restant discrètes, nos équipes se relayaient pour explorer ce lieu inconnu et pourtant si proche de notre territoire. Au début, certains passages ont été condamnés, probablement par les géants, mais nous trouvions à chaque fois un nouvel accès nous permettant d’explorer davantage ce territoire. Et là, l’incroyable se produisit : des quantités de nourriture complète, riche en tout ce dont nous avions besoin, tombaient devant nous. Dès que nous explorions un nouveau secteur de ce territoire, c’était la même chose: une substance transparente, gélatineuse, tombait autour de nous, au nombre d’une dizaine de talus de cette substance. Il n’y avait qu’à se servir.

La tête des anciennes quand ils nous ont vu rentrer chargées de provision ! Mais mieux encore, la joie de notre reine mère quand elle apprit cette nouvelle. Les équipes se sont multipliées et le miracle se reproduisit encore et encore. Les équipes partaient tôt le matin pour rentrer tard le soir en ayant fait le plein. Toute la cité mangeait de nouveau à sa faim. Ca a duré trois jours comme ça. Puis, c’est là que ça a commencé. Ou plutôt, que notre fin a commencé…

Tout d’abord, nos enfants ont commencé à tomber malade… Une véritable hécatombe… Un par un, les plus jeunes étaient touchés par une paralysie s’étendant sur tout le corps. S’en suivaient alors une mort par asphyxie, faim ou occlusion intestinale. Puis l’épidémie s’est propagée à une telle vitesse, qu’à la fin nous ne nous occupions même plus des malades, mais cherchions plutôt d’où pouvait venir cet ennemi invisible. Les anciennes nous ont rappelé alors leurs avertissements. D’après elles, tout était de notre faute et le même sort nous attendait qu’aux peuples voisins qui s’étaient éteints. Que je sois bien claire : cette nourriture était empoisonnée par les géants à notre intention et nous l’avons ramenée chez nous.  Voilà tout. Un terrible sentiment de culpabilité m’envahit depuis… Nous voulions bien faire et je suis désormais la seule survivante de mon peuple. Quelle ironie ! Pour avoir désobéit, ma punition est d’avoir vu mourir tous les miens.

Et ce ne sont pas les princes et chevaliers de la reine mère qui nous ont aidées ! Alors ceux-là, je les retiens. Aux premiers signes, tous se sont barrés. Soit sans dire un mot, soit en avançant des histoires d’épousailles éclaires. Puis suite à leur départ, ce fut autour de notre bien aimée reine mère de tomber malade. Elle a commencé à montrer des signes de paralysie et ne voulaient plus s’alimenter. Elle a tenu longtemps, notre reine mère… Je fus d’ailleurs là pour l’accompagner dans ses derniers instants. Elle et moi étions les deux dernières à avoir survécu. Si elle a certainement puisé dans son embonpoint pour tenir sans nourriture, j’ignore toujours par quel miracle je suis encore en vie. Mais pour combien de temps ?

Me voilà arrivée au bout du territoire de ces géants génocidaires. Un immense mur blanc, froid, glissant, si haut et si large que je ne peux en voir le bout. Aucun doute, ce n’est pas naturel. Face à moi, un des représentants de leur espèce. Je crois que c’est le même que celui qui m’a attrapée l’autre soir pour me renvoyer sur notre territoire alors déjà devenu un cimetière. Ce soir il se contente de me regarder. Peut-être sait-il que j’approche moi aussi mes derniers instants. Mes membres se font de plus en plus lourd et ma respiration commence à être difficile… Mourir si jeune… Fait chier. Fichus humains. Si nous étions géantes nous aussi, ce sont nous, les fourmis, qui serions l’espèce dominante de cette planète.

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Sébastien DROUIN

Consultant en communication, designer graphique, blogueur, formateur, chroniqueur radio, catholic veggie, zèbre et électron libre. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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