Sur le sentier de la forêt, un individu encapuchonné avançait péniblement, portant quelqu’un sur son dos. Ses pas étaient hésitants, irréguliers, et il semblait éprouver quelques difficultés à marcher droit. Son souffle était court et son regard dans le vague, à tel point qu’il ne semblait pas conscient de ce qu’il faisait.
Il s’agissait d’Álderin, au bord de l’épuisement, portant Nevin plongé dans un profond coma. C’est alors que se dressèrent devant eux les portes finement ouvragées de la ville de Nerisgard.
– Saules spindi musu susitikimo metu, fit un soldat du haut de la muraille, comme le voulait la convenance.
Mais Álderin, à demi conscient, ne réagit pas et continua d’avancer avec la même démarche erratique.
– Restez où vous êtes et présentez-vous, ordonna le garde dans la même langue.
Ce dernier n’avait pas reconnu le Leitenantas, dont le visage était dissimulé par la capuche de son par-dessus. Par-dessus se trouvant d’ailleurs dans un bien piteux état, comme le reste de sa tenue, ce qui n’échappa pas aux regards avertis des deux soldats assunéens. Le militaire s’apprêta à réitérer son injonction quand, soudainement, Álderin s’effondra au sol, Nevin avec lui. Dans sa chute, sa capuche retomba et laissa apparaître son visage inconscient. Aussitôt, les deux elfes du rang le reconnurent et commandèrent sans attendre qu’on ouvre les portes. Des soldats en livrées vert foncé sortirent en vitesse, puis transportèrent le lieutenant et son subordonné à la caserne militaire. Alors se refermèrent les portes, afin de ne pas les laisser ouvertes plus que nécessaire.
***
– Merci pour ce que vous avez fait, Daktaras – c’est-à-dire docteur –, fit une voix d’homme âgé qui dégageait une certaine autorité.
– À dire vrai, Monsieur, je n’ai rien fait. Ma manasie n’a eu quasiment aucun effet sur lui. C’est absolument incompréhensible.
– Êtes-vous en train de me dire qu’il a guéri seul ?
Le Leitenantas avait été trouvé dans un état de déshydratation avancé et couvert d’hématomes. L’état de sa tenue laissait supposer de nombreuses plaies, mais aucune n’avait été découverte sur son corps, contrairement à Nevin, retrouvé au plus mal. Les manasis de l’hôpital militaire – plus habitués à soigner les blessures causées par l’entraînement intensif des recrues – ne s’expliquaient pas comment Álderin avait récupéré si rapidement, ni pourquoi ce dernier semblait insensible à leurs arcanes.
Álderin, allongé sur un lit, ouvrit doucement les yeux, réveillé par la discussion entre son grand-père et le médecin militaire. Ce dernier, voyant son patient recouvrer ses esprits, ignora la question du Generolas pour se tourner aussitôt vers le semi-elfe, ébloui par la lumière environnante. Il avait passé une longue période dans l’obscurité de la forêt aruxéenne, aussi fallut-il à ses yeux quelques instants pour s’adapter à l’éclat du jour que réverbéraient les murs blancs en ébène albâtre.
– Bonjour, Álderin, je me nomme Aras Majoras. Et bien que mon nom de famille puisse prêter à confusion, je ne suis pas commandant, mais médecin. Vous vous trouvez à l’hôpital militaire de Nerisgard.
Il laissa à son patient le temps d’assimiler l’information et de comprendre où il se trouvait avant de reprendre.
– Comment vous sentez-vous ? Avez-vous des souvenirs de ce qui s’est passé ?
Álderin, encore en train d’émerger, observa ses mains, ouvrant et refermant celles-ci à répétition comme pour constater l’état de ses facultés. Après quoi, il releva la tête vers Aras.
– Merci, Daktaras. Ça a l’air d’aller. Mais… c’est flou, prononça-t-il en se pinçant l’arête du nez. Je me souviens que nous étions dans des ruines et puis…
Une image traversa subitement l’esprit d’Álderin : celle d’un immense être ailé se tenant devant lui.
– Excusez-moi, je ne parviens pas à me rappeler ce qui m’est arrivé… Tout s’embrouille, répondit-il en ressentant un léger mal de tête. Je ne me rappelle même pas de la façon dont je suis rentré.
– Il vous faut du temps, le rassura le médecin. Vu votre vitesse extraordinaire de récupération, je pense que la mémoire devrait vous revenir d’ici un jour ou deux.
– Tu nous as fait une sacrée frayeur, mon garçon, ajouta Cairan-Dür d’une voix contenue.
Le haut gradé, d’ordinaire si stoïque, peinait à cacher ses émotions et il en était le premier surpris. Ce n’était pas son seul petit-enfant, mais c’était le seul de son unique fille et il l’avait élevé avec davantage d’attention qu’il n’en avait accordé à ses propres fils.
– Depuis combien de temps suis-je ici ? demanda le semi-elfe en fronçant les sourcils.
– Cela fait deux jours que tu es rentré. On t’a trouvé inconscient devant les portes de la ville avec ton subordonné.
– Dites-moi, comment vont les autres, Daktaras ? reprit-il.
– Les autres ? s’étonna le médecin avec un air perplexe.
– Oui, Vetranas et Lynas nous ont normalement précédés, moi et Nevin, après que… que…
Son regard se ferma, ne comprenant pas ce qui lui arrivait. Ses souvenirs fragmentés semblaient mélangés, sans qu’il ne parvienne à déterminer dans quel ordre les choses étaient survenues. Plus il essayait de se remémorer les derniers événements, plus les images de ceux-ci se confondaient avec d’autres dont il ne comprenait ni le sens ni l’origine.
– Vous seul et votre subordonné êtes rentrés. Son état est stable, mais il est toujours dans le coma. Quant à vous, inutile de forcer. Prenez le temps de recouvrer vos facultés et vous ferez votre rapport plus tard. C’est un ordre, lui intima le médecin.
– Des patrouilles ont déjà été envoyées afin de guetter le retour des autres, mais sans résultat pour le moment, déclara le Generolas.
– Merci. Par contre, certains ne reviendront malheureusement pas…
Álderin raconta alors le peu de choses dont il était certain. Leur passage par l’avant-poste, leur traversée de la frontière et le fait qu’ils aient été attaqués. Le reste était si confus qu’il n’était pas sûr lui-même de ce qu’il avait vécu.
– Je te prie de bien vouloir m’excuser, grand-père… Je sais que tu attendais beaucoup de moi, mais on dirait bien que la mission a été un échec.
– Ne tirons pas de conclusions hâtives tant que tu n’auras pas totalement retrouvé la mémoire, lui répondit-il fermement. C’est la première échauffourée que nous avons avec Aruxia depuis bien longtemps, mais ce qui m’inquiète davantage est leur technologie. Je vais devoir en parler en haut lieu, conclut-il en portant la main à son menton tout en regardant au loin.
Après quelques banalités, Aras et Cairan-Dür le saluèrent, et quittèrent la pièce pour qu’il puisse se reposer.
La chambre, d’une blancheur immaculée, comme tous les bâtiments de Nerisgard, était meublée sobrement d’une commode, d’un lit, d’une chaise et d’une petite table. Le mobilier, finement ouvragé, était le fruit de la manasie, à l’instar des constructions de la ville. Une gemme d’argyre sylvestre incrustée au plafond faisait office de luminaire une fois la nuit tombée. Enfin, au mur était suspendue sa tenue d’apparat, qu’on lui avait fait apporter pendant son sommeil.
Álderin se leva de son lit, habillé d’un simple pantalon de lin blanc et d’une chemise assortie, pour se rendre à la fenêtre. Posant ses mains sur le rebord, il contempla la cité aux courbes organiques. Nerisgard abritait pas moins de trente mille âmes, mais cela ne se voyait pas, car ville et forêt s’entremêlaient sur une large superficie. À la vue de ce paysage, le militaire prit une profonde inspiration et s’efforça de faire le vide en lui. Soudainement, un second flash lui apparut. Dans celui-ci, il tentait de sauver Nevin, alors à terre, tandis que tout autour de lui était en train de s’effondrer. Une autre image se succéda ensuite, lui montrant des elfes primitifs des temps anciens en train de collecter du minerai d’argyre sylvestre. Aussitôt, il reprit ses esprits et eut comme un mouvement de recul. Que lui arrivait-il ? Pourquoi ses souvenirs étaient-ils si confus ? La seule certitude qu’il avait, c’était sa capture par les soldats aruxéens. Il espérait alors que ceux-ci n’avaient pas mené quelques expériences sur lui et sa jeune recrue.
Le jour même, il reçut la visite de sa mère, Suïlde Sérandir. Bien que le personnel civil ne soit normalement pas admis dans les bâtiments militaires, celle-ci avait su se montrer particulièrement convaincante. Aussi, une exception avait-elle été faite pour la fille du chef des armées d’Assuna et mère du patient.
– Comment vas-tu, mon fils ? lui demanda-t-elle avec assurance, déjà certaine de sa réponse.
– Comme je l’ai dit à grand-père, c’est flou. Mon corps semble en forme, mais j’ai l’esprit confus. C’est comme si les souvenirs de ma mission étaient dans le désordre, j’ai du mal à y voir clair.
– Ce n’est rien, je suis certaine que ça ira mieux demain ! clama-t-elle en souriant, davantage pour se convaincre elle-même que pour montrer du soutien à sa descendance.
Suïlde était d’une nature à refuser de voir les problèmes quand ils se présentaient. Si Álderin savait qu’il n’y avait aucune malveillance dans sa remarque, il aurait apprécié qu’elle tienne davantage compte de son état et de ce qu’il ressentait. Mais il n’insista pas, conscient que ce n’était pas à quatre cents et quelques années qu’elle changerait. Assez vite, la discussion dériva sur des sujets plus triviaux. Elle lui parla de ses dernières avancées dans ses expérimentations botaniques, ou encore de l’impact qu’avait eu le combat de son fils contre le Pulkininkas Kazmir Dravi. Apparemment, cela avait fait grand bruit et de nombreuses personnes étaient venues présenter leurs respects à Suïlde, non sans qu’elle ne ressente une certaine fierté à l’égard d’Álderin.
– Je dois reconnaître que ton grand-père t’a bien formé pour que tu sois capable d’une telle prouesse !
Álderin la regarda d’un air stupéfait, les yeux écarquillés.
– Eh bien qu’y a-t-il ? reprit-elle. Parle !
– Je crois bien que c’est la première fois que je t’entends dire du bien de lui.
– Tu sais, nous ne nous sommes pas toujours détestés… fit-elle en devenant subitement pensive.
Álderin sembla voir une ouverture pour en savoir un peu plus sur ce conflit qui les opposait tous les deux. Il en profita pour se faufiler subtilement dans la brèche.
– Il ne te déteste pas, crois-moi. Bien au contraire, il n’attend que ça, que tu fasses un pas vers lui.
– Cela ne changera pas ce qu’il m’a fait à l’époque, quand tu es né… Ce qu’il m’a enlevé…
Álderin n’en revenait pas. Peut-être était-ce parce qu’il avait frôlé la mort, mais jusqu’ici, le sujet avait toujours été impossible à aborder.
– Tu parles de mon père ? demanda-t-il sur un ton hésitant, craignant que sa mère ne se referme.
– Pas seulement…
Suïlde plaqua ses deux mains sur ses joues, comme pour se sortir de sa propre torpeur, puis changea d’expression avant d’enchaîner.
– Mais l’heure n’est pas aux apitoiements ! Allez, repose-toi, mon fils. Je repasserai te voir demain !
Le Leitenantas acquiesça, embrassa sa mère, après quoi celle-ci s’en retourna chez elle. Pour lui, cette journée marquait une étape importante. Pour la première fois, sa mère s’était livrée. Quoique cela fût maigre, il en avait enfin appris plus. Il se rallongea, des questions sans réponse accompagnant son sommeil.
Après quelques jours, Álderin eut l’autorisation du médecin de sortir de l’hôpital militaire. Son état lui aurait permis de sortir plus tôt, mais le Daktaras, mû par la curiosité que suscitaient ses facultés de récupération, l’avait gardé en observation. Cela étant, l’esprit du soldat demeurait embrumé et tous attendaient que l’état de Nevin s’améliore afin d’en savoir plus sur ce qui s’était passé. En attendant d’y voir plus clair, le Leitenantas avait été mis au repos forcé. Il profita alors de ce temps pour se rendre au chevet de sa dernière recrue. Malgré les soins manasiques apportés et la disparition de ses lésions, celui-ci demeurait toujours endormi.
– Mon pauvre ami… J’aimerais tellement comprendre ce qui s’est passé. Seul toi as les réponses dont nous avons besoin.
Le Leitenantas prononça ces mots sans attendre quoi que ce soit, mais plutôt comme une prière qu’il lui aurait adressée. Il pensait aussi à ses deux autres subordonnés, Vetranas et Lynas, espérant qu’ils ne s’étaient pas fait prendre et parviendraient à rentrer sains et saufs. En regardant le calendrier, Álderin avait compris qu’il était revenu des ruines aruxéennes en si peu de temps que cela paraissait impossible. À défaut d’être en mesure de l’expliquer, il avait décidé de garder cette information pour lui. Pour autant, les faits ne mentaient pas. En conséquence, Vetranas et Lynas devraient théoriquement mettre encore quelques jours pour rejoindre la ville.
Après avoir rendu visite à Nevin, Álderin gagna les Archives de la ville. Car s’il n’était pas encore parvenu à recouvrer la mémoire, des flashs avaient continué de faire irruption dans son quotidien et lui avaient permis de comprendre qu’il avait rencontré l’esprit d’un Malarh. En dépit de l’importance d’un tel événement, il essayait de rester rationnel plutôt que de se laisser happer par le vertige. Il ne voulait pas tirer de conclusion trop vite ni en parler sans avoir plus d’éléments. Peut-être trouverait-il alors des réponses en cherchant dans les livres, se disait-il.
Le bâtiment des Archives, dont l’extérieur était semblable à celui où siégeait son aïeul, s’enfonçait dans le sol. Une fois passé le sas d’entrée, où les visiteurs étaient accueillis par un elfe vêtu d’une tunique grise aux bordures vertes, on débouchait dans une immense bibliothèque creusée sur plusieurs niveaux. Ses galeries descendaient en colimaçon, bordées de longues étagères chargées de livres et de parchemins. En son centre, un imposant luminaire d’ébène albâtre, qui semblait se fondre à l’immense gemme d’argyre sylvestre vert clair, dominait l’endroit. La forte lueur qu’il dégageait baignait la salle d’une lumière froide, mais claire. Les étagères et le sol, contrairement au reste de la construction, avaient été façonnés par manasie à partir des racines mêmes de l’ébène albâtre. Cela leur conférait alors une belle teinte acajou, tranchant avec la couleur des murs.
Des offices comme celui-ci, il y en avait quelques-unes en Assuna. Elles étaient la mémoire de la nation elfique. Chaque fois qu’un érudit rédigeait un traité, qu’un écrivain publiait une histoire, qu’un historien partageait une découverte ; en somme, à chaque fois qu’un écrit était rendu public, son auteur en faisait produire une copie qu’il envoyait aux Archives les plus proches de chez lui. Cette pratique séculaire permettait de sauvegarder le savoir et la culture elfique. On trouvait aussi quelques ouvrages emblématiques des nations arildéennes au siège de l’institution, qui se situait à la capitale. Ces lieux, accessibles à tous, étaient très fréquentés, que ce soit pour le travail ou le plaisir.
Cela étant, malgré les journées passées, sa recherche fut vaine et il n’apprit rien de plus que ce qu’il connaissait déjà. Des millénaires plus tôt, le malarh de Tel-Jad, Holguër, aurait sollicité l’aide des elfes, qui ne formait à cette époque qu’un seul et unique peuple, pour lutter contre une résurgence du Svardrinn, alors que celui-ci tentait de s’échapper. C’est à la suite de cet événement que les elfes reçurent la bénédiction de longue vie en remerciement de leurs services.
Tandis qu’Álderin revenait d’une visite de l’immense bibliothèque, un aspirant vint à sa rencontre d’un pas pressant.
– Bonjour mon Leitenantas, j’ai un message important pour vous, lui dit-il en signant son salut.
– Je t’en prie, parle, lui répondit aimablement le gradé.
– Votre subordonné est sorti de son coma. Il a demandé de vous parler avant de faire son rapport.
Álderin remercia l’elfe et se mit à courir vers l’hôpital militaire. Lui qui était d’ordinaire si prompt au calme et à la discipline ne sut contenir son impatience, tant pour s’enquérir de l’état de Nevin que pour obtenir des réponses. Une fois sur place, il calma sa course et rejoignit la chambre dans laquelle avait été installé l’intéressé. Une elfe était en train de s’assurer qu’il allait bien.
– Bonjour Nevin ! le salua son supérieur.
– Bonjour mon Leitenantas, lui répondit-il. Peut-on parler seul à seul, Monsieur ?
Álderin hocha la tête, prit une chaise, puis demanda à la manasis de sortir.
– Nevin, je n’ai que très peu de souvenirs de ce qui s’est passé là-bas. J’aimerais alors que tu me racontes tout, s’il te plaît.
La suite, dans Les Arcanes d’Osmund, tome 2, chapitre 2.
